PAYSANS FRANÇAIS !
L'IMMENSE désastre matériel et moral qui a bouleversé
notre malheureux pays et dont il souffre encore, a atteint profondément
la paysannerie. Celle-ci collabore, en ce moment, à la tâche
la plus difficile et la plus urgente. C'est le ravitaillement des populations.
Pour permettre
un meilleur équilibre entre les ressources des départements
excédentaires et les besoins des départements déficitaires,
le Gouvernement a été amené à organiser
des groupements provisoires qui, répondant à une nécessité
immédiate, n'engagent nullement l'avenir de la constitution des
provinces. En outre, afin de réduire les malentendus qui peuvent
exister entre les services du ravitaillement et les producteurs des
campagnes, une commission mixte sera établie dans chaque canton.
Les maires ruraux et les groupements agricoles y seront représentés.
Ainsi
sera fourni aux intéressés, producteurs et consommateurs,
le moyen de faire connaître leurs doléances.
J'entends
que les Préfets fassent sentir leur autorité, aussi bien
pour assurer la répartition équitable des produits entre
les consommateurs que pour empêcher toute tracasserie ou inquisition
inutile à l'égard des producteurs de bonne foi.
Aux agriculteurs,
je demande instamment, une fois assurée leur subsistance, de
livrer exactement leurs produits à la consommation, et aux consommateurs
de se plier volontairement aux réglementations qu'impose la dureté
du temps présent. Il s'agit d'une discipline vitale pour tous.
Il est
à désirer que, pour toutes ces questions, il y ait échange
de conseils et de propositions entre les autorités intéressées.
Les maires des chefs-lieux de cantons et des communes rurales ont à
faire face à une lourde tâche avec des moyens insuffisants.
Je demande aux administrations de collaborer cordialement avec eux.
Dans l'ordre
constructif, le Gouvernement veut donner à la paysannerie la
place qui lui a été trop longtemps refusée dans
la nation. La corporation paysanne créée par la loi du
2 décembre 1940 va être progressivement organisée.
Elle a pour objet de rassembler toutes les forces rurales françaises.
Il est essentiel que ceux qui auront la charge de cette organisation
soient eux-mêmes imprégnés d'un véritable
esprit d'union.
Un nouveau
statut social de la paysannerie sera établi : il donnera progressivement
aux travailleurs des champs, ouvriers et petits exploitants, des avantages
parfois différents dans leur nature, mais comparables en fait
à ceux accordés aux travailleurs des villes.
Des travaux
importants sont à réaliser en ce qui concerne l'équipement
rural : électrification des campagnes, adducations d'eau, entretien
des chemins ruraux.
La loi
sur l'habitat rural permet de poursuivre l'amélioration des logements
et des bâtiments d'exploitation.
L'extrême
morcellement du sol dans certaines régions stérilise l'effort
des hommes et provoque l'accroissement des friches. Par l'application
d'une loi sur la reconstitution foncière promulguée récemment,
les régions morcelées seront remembrées et leur
production sensiblement accrue.
Enfin,
grâce à un programme agraire méthodiquement conçu,
nous développerons le nombre de propriétés paysannes
ou familiale, qui favoriseront l'accès des salariés à
l'exploitation et multiplieront ainsi, sur des bases solides, le nombre
de belles familles terriennes.
Pour les
agriculteurs, les artisans ruraux sont des auxiliaires indispensables.
Attirés par l'industrie, leur nombre a fléchi un peu partout.
Ce fléchissement paralyse les efforts des terriens dans le sens
du progrès agricole. Il est de toute nécessité
de reconstituer l'artisanat rural.
En l'absence
de leur mari, les femmes des prisonniers ont pris dans l'exploitation
la place du Chef, ajoutant à leur labeur habituel des travaux
particulièrement pénibles. Ces femmes ont des droits à
notre respect et à notre reconnaissance. Leur sacrifice est d'autant
plus méritoire qu'il est volontairement consenti.
Je me
permets de donner ici quelques conseils.
Récriminer
contre les petites erreurs inévitables, contre les difficultés
inhérentes à la situation, ne servirait qu'à rendre
la tâche de chacun plus pénible. Il est mieux de s'adapter
aux circonstances présentes, de travailler d'arrache-pied, de
produire le maximum, de ne rien gaspiller, d'utiliser tout ce qui peut
encore servir et surtout d'observer la réglementation que la
situation tragique du ravitaillement a imposé.
C'est
la moralité de notre pays qu'il faut relever, et une moralité
élevée ne s'accommode pas de petites combinaisons, d'entorses
quotidienne à la loi, de profits illicites que peut provoquer
la pratique des « marchés noirs ».
Les crises
agricoles du passé sont nées de l'absence d'une vraie
politique terrienne. En réalité, la condition paysanne
était dédaignée, l'enseignement agricole insuffisant.
Le régime
nouveau veut changer tout cela. Une grande réforme est en préparation,
qui fera de l'enseignement agricole une large place dès l'école
primaire. Les instituteurs ruraux auront désormais à remplir
une haute et belle mission.
Mais ces
efforts ne serviront de rien si, en même temps, le terrien ne
fait, lui aussi, des efforts pour sortir de son isolement, pour s'associer
à ses pareils, pour moderniser ses méthodes et se prêter
à toutes les formes professionnelles de l'entr'aide.
Dans la
France nouvelle, nul ne sera sauvé s'il n'a d'abord travaillé
à se réformer lui-même.
Le travail
à la terre exige des qualités de décision ainsi
que des dons d'observation et de prévision, car le labeur du
paysan ne trouve pas toujours, comme celui de l'ouvrier, la récompense
qu'il mérite et cette récompense n'est jamais immédiate.
Plusieurs
mois séparent la labour de la récolte pendant lesquels
il faut vivre d'espérances. Rien n'est certain aux champs. le
travail ne suffit pas. Il reste à protéger les fruits
de la terre contre les caprices du temps, le gel, l'inondation, la grêle,
la sécheresse.
Le citadin
peut vivre au jour le jour. Le cultivateur doit prévoir, calculer,
lutter. Les déceptions n'ont aucune prise sur cet homme que dominent
l'instinct du travail nécessaire et la passion du sol. Quoiqu'il
arrive, il fait face, il tient. C'est un chef.
De ce
miracle chaque jour renouvelé, est sortie la France, nation laborieuse,
économe, attachée à la liberté. C'est le
paysan qui l'a forgée par son héroïque patience,
c'est lui qui assure son équilibre économique et spirituel.
Le prodigieux
développement des forces matérielles n'a pas atteint la
source des forces morales. Celles-ci marquent le coeur du paysan d'une
empreinte d'autant plus forte qu'il les puise à même le
sol de la Patrie. C'est pourquoi il faut que le « paysan »
soit hautement honoré, car il constitue, avec le soldat, les
garanties essentielles de l'existence et de la sauvegarde du pays.
Ce n'est
donc pas à vous, mes amis, qu'il faut demander de ne pas perdre
courage. Si parfois rebutés par tant de difficultés, vous
étiez tentés de limiter votre travail aux besoins de la
famille, en pensant peut-être, qu'après tout, vous n'avez
pas à vous sacrifier pour des citadins qui méconnaissent
vos efforts, ou ne vous épargnent pas leur critiques, éloignez
une telle pensée qui ne serait pas digne de vous.
Paysans,
mes amis, je vous fais confiance et je compte sur votre dévouement
pour m'aider à relever la France et la sauver de la famine.
