MES AMIS,
J'AI tenu à passer au milieu de vous cette journée du
1er Mai, la première depuis l'Armistice, afin de bien marquer
le sens et l'importance que j'attache à l'idée du travail,
autour de laquelle doit s'opérer, selon moi, la réconciliation
de tous les Français.
Le 1er
Mai a été, jusqu'ici, un symbole de division et de haine.
Il sera désormais un symbole d'union et d'amitié parce
qu'il sera la fête du travail et des travailleurs.
Le travail
est le moyen le plus noble et le plus digne que nous ayons de devenir
maîtres de notre sort. Un homme qui sait accomplir une tâche
avec courage et expérience, représente toujours une valeur
pour ses semblables.
La plus
saine fierté que l'on puisse éprouver est de se sentir
utile par un travail bien fait. Aucun privilège de rang ou de
fortune ne donne à quelqu'un autant de confiance dans la vie
et de bienveillance à l'égard d'autrui.
Le travail
répond à cette loi sévère de la nature que
rien ne s'obtient sans effort.
Cette
loi du travail a été marquée par une formule de
malédiction : « Tu mangeras ton pain à la sueur
de ton front ». C'est donc à tort qu'on a fait luire à
vos yeux le mirage d'une cité future où il n'y aurait
plus de place que pour le loisir et pour le plaisir.
Mais si
le travail est pour l'homme un fardeau, il est aussi un bienfait ; il
est, en effet, une condition de la bonne santé morale et physique,
de l'équilibre et du développement des facultés
humaines.
C'est
une erreur de croire que l'on puisse conserver intacts ses dons ou ses
facultés dans l'oisiveté. Nous ne développons nos
capacités et n'augmentons nos forces que par l'exercice que nous
leur donnons.
La même
expérience vaut pour les nations et pour les individus. Une grande
nation ne se fait pas par un privilège ou une faveur de la chance
: elle se fait par le travail continu de tous ses enfants de génération
en génération.
Un chef
d'industrie, un patron, pour mériter le commandement dont il
est investi, doit se considérer comme ayant charge d'existences
et même, en un certain sens, charge d'âmes ; il doit avoir
le souci majeur de la dignité, du bien-être, de la santé,
du moral de ses collaborateurs et de leurs familles.
Il doit
même faire un pas de plus, et, respectant, la liberté de
ses ouvriers, ne pas vouloir à toute force leur bien tel qu'il
le conçoit, lui, mais tel qu'ils le concoivent, eux.
Que veulent-ils
donc au juste, les ouvriers, lorsque, délivrés de leurs
mauvais bergers, ils s'interrogent dans l'honnêteté de
leur conscience et dans la sincérité de leur coeur ?
Ils veulent
d'abord :
S'évader
de l'anonymat où ils ont été jusqu'ici trop souvent
confinés ; ne pas vendre leur travail comme une marchandise,
mais comme des êtres vivants, pensants, souffrants ; avoir avec
leurs chefs des relations d'homme à homme.
Ils veulent
ensuite :
Échapper
à l'incertitude du lendemain ; être protégés
contre les aléas du chômage ; trouver dans leur métier
une sécurité ou, pour mieux dire, une propriété
; avoir la possibilité d'y avancer jusqu'à la limite de
leurs aptitudes.
Ils veulent
en outre :
Participer
dans une mesure raisonnable aux progrès de l'entreprise à
laquelle ils sont associés ; avoir une sauvegarde efficace contre
les misères qui les guettent, lorsque survient la maladie ou
lorsqu'arrive la vieillesse ; pouvoir élever leurs enfants et
les mettre en état, selon leurs capacités, de gagner honorablement
leur vie.
Toutes
ces aspirations sont légitimes, et, dans l'ordre nouveau que
nous préparons, elles devront être satisfaites. Elles pourront
l'être sans grever les prix de revient d'une charge trop lourde,
pour peu que l'esprit de collaboration porte son fruit naturel sous
la forme d'un accroissement de la production en quantité et en
qualité.
Cet ordre
nouveau, en quoi consiste-t-il ?
Abandonnant
tout ensemble le principe de l'individu isolé en face de l'État,
et la pratique des coalitions ouvrières et patronales dressées
les unes contre les autres, il institue des groupements comprenant tous
les membres d'un même métier : patrons, techniciens, ouvriers.
Le centre
du groupement n'est donc plus la classe sociale, patronale ou ouvrière,
mais l'intérêt commun de tous ceux qui participent à
une même entreprise.
Le bons
sens indique en effet, lorsqu'il n'est pas obscurci par la passion ou
par la chimère, que l'intérêt primordial, essentiel,
des membres d'un même métier, c'est la prospérité
réelle de ce métier.
Les artisans
ont été les premiers à comprendre cette grande
vérité et à la mettre en pratique. Il existe déjà
parmi eux de nombreux essais de précorporations qui n'attendent
que la consécration légale, pour devenir des corporations
véritables.
Moins
répandue dans les milieux industriels, l'idée y a fait
pourtant depuis quelques années des progrès sensibles.
Partout où elle s'est introduite, elle a eu les effets les plus
heureux.
L'expérience
a montré que partout où des hommes de bonne foi, même
issus de milieux sociaux très divers, se rencontrent pour une
explication loyale, les malentendus se dissipent pour faire place à
la compréhension, puis à l'estime, puis à l'amitié.
Lorsque
dans chaque entreprise, ou dans chaque groupe d'entreprises, patrons,
techniciens, ouvriers, auront pris l'habitude de se réunir pour
gérer en commun les intérêts de leur profession,
pour administrer en commun leurs oeuvres sociales, apprentissage, placement,
qualification, allocations familiale, secours de maladie, retraites,
logements ou jardins ouvriers, il ne tardera pas à se créer
entre eux une solidarité d'intérêts et une fraternité
de sentiments indestructibles.
Dès
lors, l'union de la nation ne sera plus une formule trop souvent trompeuse,
mais une réalité bienfaisante.
L'ordre
social nouveau, tenant compte de la réalité économique
et de la réalité humaine, permettra à tous de donner
leur effort au maximum dans la dignité, la sécurité
et la justice.
Patrons,
techniciens et ouvriers, dans l'industrie comme dans l'artisanat, formeront
des équipes étroitement unies qui joueront ensemble, pour
la gagner ensemble, la même partie. Et la France, sur le plan
du travail comme sur tous les autres, retrouvera l'équilibre
et l'harmonie qui lui permettront de hâter l'heure de son relèvement.