MESSIEURS
Je vous
ai réunis pour m'aider à élaborer la Constitution
nouvelle qui doit
être soumise à la ratification de la Nation.
C'est une
entreprise difficile, car il faut qu'elle exprime avec plénitude
la signification de la Révolution Nationale, qu'elle en marque
fortement le but et la nécessité.
Depuis
cent cinquante ans, la France a connu et pratiqué successivement
quinze régimes constitutionnels différents.
Ils ont
duré, les uns une année ou cent jours, d'autres trois
ou quatre ans, d'autre une demi-génération, le dernier
soixante-cinq ans.
Ils sont
séparés les uns des autres, on pourrait dire engendrés,
par des révolutions ou des défaites.
En cinq
générations, la France a donc passé alternativement
des régimes les plus autoritaires aux régimes les plus
libéraux, de la dictature conventionnelle ou napoléonienne
au régime de la liberté réglée ou de la
liberté déréglée, de la monarchie à
l'empire, de l'empire à la république démocratique,
qui a fini dans l'impuissance de décider et même de délibérer.
Il faut
que cette expérience soit sans cesse présente à
votre pensée, pour reconstruire un pays longtemps voué
aux changements, à l'instabilité et finalement installé
dans l'incertitude, la surenchère des partis et la hargne générale.
Les circonstances dans lesquelles elle vient d'être interrompue
une fois de plus comportent une leçon inexorable et peut-être
un dernier avertissement.
Le régime
électoral, représentatif majoritaire, parlementaire qui
vient d'être détruit par la défaite était
condamné depuis longtemps par l'évolution générale
et accélérée des esprits
et des
faits dans la plupart des pays d'Europe, et par l'impossibilité
démontrée de se réformer.
En France,
il donnait tous les signes de l'incohérence attestée par
la substitution chronique des décrets-lois à la procédure
législative régulière.
L'inconscience
en matière de politique étrangère ajoutait à
ces signes un présage de catastrophe.
Cette catastrophe
est une conclusion.
Nous sommes
dans l'obligation de reconstruire.
La vigueur
et la durée de la Constitution que nous allons élaborer
dépendront :
des principes
mis à sa base;
de l'organisation
nouvelle et de l'articulation des éléments sociaux composant
la nation;
de la
définition et de la formation d'un nouveau corps politique, qui
devra être radicalement différent de celui qui était
le moteur sans frein et sans responsabilité de l'ancienne constitution;
de la
foi de la France dans ses destinées, d'une foi ravivée
dans ses possibilités propres, au milieu d'un monde transformé
par un bouleversement social et politique dont on ne peut encore entrevoir
la fin. ni prévoir les conséquences, mais qui, quelles
qu'elles soient, ne doit pas empêcher notre pays de trouver de
nouveaux encouragements à renaître.
Pour des
raisons de tous les ordres et d'une extrême complexité,
la France est entrée dans une des grandes crises de son Histoire.
Voilà
le fait qui domine et commande toute la Révolution Nationale.
Voilà
le point de départ de la Constitution nouvelle, qui sera oeuvre
organique et durable ou travail artificiel et éphémère.
Les problèmes
à résoudre découlent les uns des autres.
Le premier
consiste à remplacer le " peuple souverain " exerçant
des droits absolus dans l'irresponsabilité totale, par un peuple-
dont les droits dérivent dé ses devoirs.
Un peuple
n'est pas un nombre déterminé d'individus, arbitrairement
comptés au sein du corps social et comprenant seulement les natifs
du sexe masculin parvenus à l'âge de raison.
L'expérience
décisive et concluante montre que cette conception n'aura été
qu'un intermède relativement court dans l'histoire de notre pays,
initiateur du système, beaucoup plus court encore dans celle
de la plupart des pays
européens
qui l'ont imité par étapes successives.
Un peuple
est une hiérarchie de familles, de professions, de communes,
d'administrations et de familles spirituelles, articulées et
fédérées pour former une patrie. Animées
d'un mouvement continu d'ascension sociale et morale, tendues vers l'avenir
_p ar un idéal collectif, elles produisent des hommes, qui, sélectionnés
par les services rendus à la communauté, deviennent, dans
tous les ordres d'activité, les élites de la nation.
Dans une
nation constituée par l'ensemble de ces forces organiques, un
petit nombre conseille, quelques-uns commandent, un chef gouverne.
Le problème
que nous avons à résoudre consiste à rétablir
le citoyen abstrait juché sur ses droits, dans la réalité
familiale, professionnelle, communale, provinciale et nationale.
C'est de
cette réalité que doit procéder l'autorité
positive, et c'est sur elle que doit se fonder la vraie liberté;
car il n'y a pas, et il ne doit pas y avoir de liberté théorique
et chimérique contre l'intérêt général
et l'indépendance de la nation.
Je me propose
de recomposer un corps social d'après ces principes.
Il ne suffira
plus de compter les voix; il faudra peser leur valeur pour déterminer
leur part de responsabilité dans la communauté.
Ce premier
principe donne à la Révolution Nationale une de ses significations
essentielles.
Qu'est-ce
que la Révolution Nationale? Sa définition doit inspirer
toutes les parties de la Constitution.
Une révolution
véritable n'est jamais un accident. « Les révolutions
qui arrivent dans les grands états, dit Sully, ne sont pas un
effet du hasard, ni du caprice des peuples. »
La catastrophe
est la conclusion des fautes, des erreurs, des illusions, des égoïsmes
et des incapacités accumulées.
La Révolution
Nationale signifie la volonté de renaître affirmée
soudain du fond de notre être, un jour d'épouvante et de
remords. Elle marque la résolution ardente de rassembler tous
les éléments du passé et du présent qui
sont sains et de bonne volonté pour faire un État fort,
de recomposer l'âme nationale, dissoute par la discorde des partis,
et de lui rendre la conscience aiguë et lucide des grandes générations
privilégiées de notre histoire, qui furent souvent des
générations du lendemain de guerres civiles ou de guerres
étrangères.
La Constitution
ne doit pas se borner à être un ensemble de règles
précises et sèches.
Pour répondre
à la grande attente du peuple français, et au grand devoir
qui m'incombe, elle doit être cohérente, convaincante,
éducative; elle doit avoir une " vertu d'enseignement "
qui est le caractère distinctif des bonnes lois.
A cet égard
la Constitution couronne l'oeuvre de l'école. Or l'école
est le prolongement de la famille. Elle doit faire comprendre à
l'enfant les bienfaits de l'ordre humain qui l'encadre et le soutient.
Elle doit le rendre sensible à la beauté, à la
grandeur, à la continuité de la Patrie. Elle doit lui
enseigner le respect des croyances morales et religieuses, en particulier
de celles que la France professe depuis les origines de son existence
nationale.
J'ai dit,
à maintes reprises, que l'État issu de la Révolution
Nationale devait être autoritaire et hiérarchique.
De quelle
autorité doit-il s'agir ? Que faut-il entendre par la hiérarchie
?
Hier, l'autorité
procédait du nombre, abstrait, dispersé, incompétent,
périodi tourbillonnant; elle s'obtenait par le moyen d'une simple
addition. Aujourd'hui,
majorités et minorités gisent sous les mêmes décombres.
L'autorité
au nom de laquelle la Constitution déléguera le pouvoir
et le commandement doit procéder d'abord d'un principe immuable
qui est le fondement de la formation, du développement, de la
grandeur et de la durée de tous les groupes naturels sans lesquels
il n'y a ni peuple, ni état, ni nation.
Vous aurez
à me donner votre avis sur la formule de ce principe.
L'autorité
doit procéder en second heu de tout ce qui., dans un peuple,
représente la durée qui relie le passé à
l'avenir et assure la transmission de la vie., du nom, des biens, des
oeuvres en même temps qu'un idéal et une volonté
commune et constante.
Cette source
de l'autorité au second degré, vous la trouverez dans
la famille,, dans la commune, qui est une fédération de
familles, dans les métiers, dans les professions organisées
dans les pays fédérés en provinces qui ont marqué
l'esprit français d'une empreinte indélébile, au
point que chacun se vante d'être de celle-ci et non de celle-là.
Par état
hiérarchique, j'entends le remembrement organique de la société
française.
Ce remembrement
doit s'opérer par la sélection des élites à
tous les degrés de l'échelle sociale. Cette sélection
doit être exprimée par la restauration de l'honneur du
métier et la restauration dans l'honneur de toutes les catégories
de la Nation.
La sélection
des chefs peut se faire et elle a lieu, en réalité, dans
toutes les' conditions, les plus humbles comme les plus hautes. La Constitution
devra la favoriser et la fixer, en déterminant sa fonction, dans
tous les rouages de la Société, de la base au sommet.
Elle rétablira
cette qualification générale des Français, qui
a donné à notre pays la plus solide structure de l'Occident
en fondant le droit de citoyenneté non plus sur l'individu épars
et abstrait, mais sur la position et les mérites acquis dans
le groupe familial, communal, professionnel, provincial et national
sur l'émulation dans l'effort, sur l'intelligence tendue vers
le bien de la communauté, sur les services rendus dans tous les
cadres de l'activité humaine.
Mais la
hiérarchisation d'une société implique l'exercice
de la responsabilité à tous les échelons.
Être
responsable, c'est être capable de répondre de ce qu'on
fait. Le sentiment de la responsabilité est la caractéristique
de l'être sain et normal. Le goût de la responsabilité
est le signe distinctif du Chef. ]'ai besoin de responsabilités
de plus en plus grandes exprime le pouvoir d'ascension d'un homme dans
la hiérarchie sociale ou nationale.
La compétition
pour lavancement dans un métier, dans un corps, dans une administration,
sans la conscience claire du degré croissant de responsabilité,
est la preuve d'une société e n décomposition ou
le symptôme d'un état malade.
La Constitution
et les lois organiques qui la compléteront, que ce soient les
lois communales ou provinciales, la charte des corporations le statut
des fonctionnaires, devront marquer nettement le degré de responsabilité
afférent aux divers postes de la hiérarchie correspondante,
et déterminer les sanctions applicables à tous les cas
de manquement ou d'incapacité.
Nous avons
pratiqué un régime politique où le principe de
l'irresponsabilité était posé de la base au sommet
de l'État irresponsabilité: du corps électoral,
irresponsabilité du pouvoir législatif, irresponsabilité
du pouvoir exécutif (sauf pour le cas de haute trahison), celui
d'incompétence
n'étant pas retenu. C'est pourquoi nous en sommes sortis par
la porte du malheur.
La question
capitale qui se pose à nous aujourd'hui est de savoir quel type
de structure sociale nous devons et nous voulons instaurer, pour servir
de soubassement à une construction politique qui doit affronter
un avenir redoutable.
Ne nous
contentons pas d'abroger ce qui fut nocif et qui est mort. Faisons du
neuf avec les valeurs concrètes et permanentes que le Pays garde
et met à notre disposition.
Nous n'avons
pas le choix entre des opinions, des voeux, des désirs, des regrets,
des illusions et les exigences précises, implacables du salut
de la Patrie.
La grandeur
de notre tâche doit nous donner le courage de surmonter les difficultés
qu'elle comporte.
Le salut
de la Patrie étant la suprême loi. C'est sur elle que se
fonde la légitimité de la Révolution Nationale
et de la Constitution qui lui donnera son armature et son couronnement.
Au cours
des années où notre destin allait à la dérive,
le peuple a été sourd aux avertissements. Qu'il m'entende
bien aujourd'hui
si je lui
dis que demain il ne se relèvera que dans la trêve des
disputes vaines sur le régime idéal qu'il cherche depuis
cent cinquante ans.
Le meilleur
régime sera celui qui correspondra aux exigences précises
et concrètes de sa vie nationale dans des conjonctures extérieures
dont il n'est pas le maître et dont il devra tenir compte pour
rétablir l'ordre dans sa maison.
Le peuple
français porte son avenir en lui-même, dans la profondeur
des soixante générations qui vous ont précédés
sur notre sol et dont vous êtes les héritiers responsables.
Cet avenir,
il ne le découvrira que par l'application résolue et réfléchie
qu'il mettra à retrouver le sens de sa grandeur et celui de sa
mission impériale.
(Ce
message a été lu par M. le Maréchal Pétain
au début de la séance d'ouverture de la session.)