La
France est avant tout un pays agricole La renaissance de nos campagnes
ne pourra se faire que si l'artisan apporte au paysan, jusque dans
la moindre commune, le concours de son industrieuse activité.
L'artisan ferre les chevaux, répare les instruments et les
machines agricoles, aménage les fermes' et les granges, fabrique
les harnais et les charrettes. Avec un peu de bois, de fer ou de
cuir il pare à toutes les nécessités immédiates
de la vie rurale.
L'artisan
est aussi l'auxiliaire de l'industriel. Il intervient dans certaines
phases de la fabrication ou produit certaines pièces de machines
qui sont à la mesure de ses modestes ateliers. il entretient
ou . répare aussi les machines qui sont déjà
en fonctionnement. Dans un monde industriel qui tendrait à
se concentrer à l'excès, il maintient heureusement
le travail familial dans les cités industrielles elles-mêmes.
La
France est depuis longtemps le pays des productions de qualité.
Les artisans de nos métiers d'art et de tradition sont les
dépositaires de tours de main qu'ils ont appris des anciens
et qu'ils enseignent aux générations qui montent.
Le génie de la France la prédispose à exceller
dans les fabrications où peuvent s'épanouir le goût
individuel et l'art des plus habiles. Dans les compétitions
économiques
futures c'est surtout par la qualité qu'elle retrouvera sa
place.
Un
artisanat vivant et fécond est par conséquent l'un
des éléments essentiels de notre politique économique
de demain.
Mais
l'artisanat est aussi un des plus solides soutiens de la paix sociale.
Il n'y a pas de lutte de classe possible dans l'atelier artisanal.
Le maitre, le compagnon, l'apprenti travaillent au même établi,
avec les mêmes outils. Tous ensemble, ils transforment la
matière en un produit beau et bien fait.
Unis
dans le travail, ils le restent dans la vie sociale. Tous ont reçu
la même formation. Leur atelier est une famille et le beau
mot de " compagnon " rappelle que bien souvent ils partagent
le même pain.
L'artisanat
est ainsi une pépinière de bons travailleurs qui maintiennent
dans les métiers modernes les vertus professionnelles qui
ont fait, pendant des siècles, la renommée du travail
français.
Un
même idéal les unit : celui de l'ouvrage bien fait,
comme le prouvent ces nobles et anciennes traditions que font revivre
encore aujourd'hui les compagnons du tour de France.
Comment
pourrait-on diviser ce qui est uni par le travail ? En vérité,
la question ne se pose pas.
C'est
pourquoi la Charte du Travail a prévu que votre intégration
dans les organisations professionnelles générales
se fera en sauvegardant l'unité sociale de l'artisanat.
Mais
pour que l'artisanat puisse jouer son rôle et conserver ses
précieuses traditions dans le climat nouveau de l'économie,
il faut qu'il soit doté d'un statut qui assure sa permanence
et sa protection.
Déjà
vous avez vos Chambres de Métiers où figurent maîtres
et compagnons. C'est sous leur égide que doit se faire votre
représentation dans les comités sociaux; c'est autour
d'elles que doivent se constituer et prendre leur forme définitive
vos groupements professionnels spéciaux par lesquels vous
pourrez faire entendre votre voix et défendre vos intérêts,
aussi bien dans les comités d'organisation que dans les comités
sociaux.
Votre
problème à vous est un problème de .regroupement
en des communautés qui vous assurent la force par l'union
-au sein de chaque métier'. Abandonnez donc les anciennes
divisions qui vous séparaient, artisans d'un même métier,
en associations rivales.
Dans
une même circonscription, il ne doit plus
y avoir qu'une seule communauté de forgerons, ou de vanniers,
ou de serruriers, toutes ces communautés ayant entre elles
le lien interprofessionnel que constitue la Chambre de Métiers.
Il ne doit plus subsister qu'une, seule préoccupation : l'entr'aide
professionnelle et sociale, à l'exclusion de toutes les rivalités
anciennes.
En
rendant possible la création de corporations pour certaines
branches d'activité où l'unité est déjà
faite entre lés patrons et les ouvriers, la Charte a offert
aux métiers artisanaux une grande facilité d'organisation
où vos groupements particuliers pourront trouver leur forme
définitive.
Et
d'autre part, pour les branches d'activité où la forme
corporative ne saurait être adoptée, la Charte prévoit
votre représentation dans les comités sociaux par
l'entremise des Chambres de Métiers dont vos communautés
seront les sections professionnelles spécialisées.
Un
travail intense d'organisation a déjà été
fait parmi vous, dans cet esprit, grâce à l'action
conjointe de vos présidents de Chambres de Métiers
et des délégués des services de l'artisanat.
Les premières réalisations telle que la création
des bureaux artisanaux des matières et de vos groupements
artisanaux professionnels, ainsi que l'amélioration progressive
de vos Chambres de Métiers par leur décentralisation
jusqu'au canton et parfois jusqu'à la commune, sont déjà
des progrès importants.
C'est
par un effort incessant pour développer et améliorer
ces institutions que vous pourrez accomplir avec un plein succès
les grandes tâches que vous avez commencé d'entreprendre
et tout particulièrement :
- l'aide
aux sinistrés et aux prisonniers;
- l'extension
de votre capacité de production par votre perfectionnement
technique, vos coopératives, vos belles expositions;
- et
surtout le développement de l'apprentissage et la formation
de la jeunesse laborieuse.
Je
vous demande de poursuivre la tâche entreprise et d'y appliquer
toute votre activité, tout votre dévouement.
Artisans,
maîtres et compagnons, sortez de votre isolement ou de vos
luttes de partis, et entrez dans la grande organisation professionnelle
et sociale qui doit donner sa stabilité à la France
de demain.
Chacun
doit faire l'effort nécessaire pour cette
création commune des institutions. N'attendez pas que celles-ci
jaillissent toutes formées des seuls textes de lois.
Les
lois ne font que fixer les cadres où s'ordonnent les activités
des hommes C'est aux professionnels eux-mêmes, c'est à
vous, hommes de l'industrie, du commerce, de l'artisanat, de déployer
les ressources de votre dévouement à vos camarades
de labeur, pour faire naître ces institutions dans le cadre
de la loi, pour dégager les meilleurs d'entre vous et pour
former les traditions professionnelles et sociales sans lesquelles
les lois ne sont que des paroles sans vie.
La
France a confiance en vous pour accomplir cette grande oeuvre.
(Ce
message a été prononcé à Thiers, le
30 avril 1941.)