TRAVAILLEURS,
MES AMIS
Après
trente mois de tentatives, d'épreuves et de déceptions,
nombre d'entre vous ont pu perdre courage. L'injustice persistante vous
heurte de plus en plus, vous ressentez plus vivement que jamais la misère
de votre état. Tandis que chaque jour s'accroît votre contribution
au sacrifice que la défaite et la guerre imposent à la
Nation, vous supportez dans votre vie matérielle les restrictions
les plus dures. Et vous ne voyez pas sur les ruines de vos anciennes
illusions cette cité d'ordre et de justice que j'avais offerte
à votre espérance renaissante.
Travailleurs,
je comprends votre amertume : comprenez mes difficultés. Depuis
rois ans, nous payons, vous et moi, les fautes de ceux qui nous ont
précédés et de ceux qui nous ont menti. L'armistice
a mis fin au combat, il n'a pas supprimé la défaite, il
n'a pas terminé la guerre qui déchire le monde et qui
pèse sur nous. Forcés de pourvoir à des tâches
nouvelles et pressantes, avons-nous le temps, les moyens, la liberté
de bâtir ?
Mais l'Histoire
reconnaîtra que nous avons fait tout ce qui était possible
pour protéger les ouvriers contre la misère présente
et pour répartir l'inévitable épreuve selon la
justice.
C'est la
nécessité internationale qui a empêché jusqu'ici
l'augmentation des salaires recherchée par le Gouvernement. Mais
c'est le Gouvernement qui, par la taxation et le contrôle, lutte
contre la hausse des prix des denrées.
Les patrons
doivent comprendre la nécessité de tout faire pour aider
les cadres et les ouvriers. Nombre d'entre eux l'ont déjà
fait. C'est le devoir de tous.
C'est l'immoralité
générale qui fait que le marché noir, mais c'est
le Gouvernement fidèle aux principes du nouveau régime,
qui donne par la loi, aux travailleurs manuels, dans le rationnement
nécessaire, plus de droits qu'au reste de la Nation.
Si le marché
noir enrichit les profiteurs, si la fraude rétablit subrepticement
le privilège de l'argent c'est contre la volonté du Gouvernement,
contre les principes du nouveau régime. Cette fraude qui corrompt
tout, cette fraude des petits et des grands, ressortit au triste héritage
de l'ancienne faiblesse et des mauvaises moeurs qui nous ont perdus.
Le Gouvernement la pourchasse et la punit. Vous n'ignorez pas qu'elle
trouve partout des complices.
La Charte
du Travail s'applique, il est vrai, avec lenteur et se heurte, sinon
à des oppositions ouvertes, du moins à des manoeuvres
dilatoires. Il n'en peut pas être autrement car la Charte est
révolutionnaire. Comment substituerà la lutte des classes,
la communauté du travail, sans rencontre la résistance
des intérêts, des habitudes et la violence des impatients
? Comment substituer au désordre la profession organisée
sans irriter le libéralisme et l'individualisme ? Faut-il enfin
vous rappeler que nous travaillons en période exceptionnelle
dans un pays vaincu, occupé, uni n'est plus dans la guerre, mais
qui demeure sous la guerre.
Plutôt
que de désespérer ou de prêter l'oreille aux pêcheurs
de tumulte, étudiez votre Charte, tournez-la et retournez-la
dans votre esprit comme vous feriez d'un outil nouveau dans vos mains.
Vous comprendrez alors tout ce qu'elle vous apporte : l'arbitrage pacifique
pour régler vos conflits, la garantie légale de vos contrats,
le moyen d'accéder par degrés à la propriétéde
votre métier et à celle d'un bien commun. En un mot, la
sécurité et la justice dans la paix.
Je mesure
quelles ont pu être, pendant un temps, les incertitudes et même
les appréhensions des ouvriers.
Le 16 août
1940, il a fallu publier sans délai et sans contre-partie sociale
la loi qui instituait les comités provisoires d'organisation
donnant aux patrons les moyens d'agir et de s'exprimer. Vous, vous avez
attendu votre Charte plus d'une année : mais la Charte n'est
pas une création provisoire et l'on ne devait pas l'improviser.
Aussi bien
n'ai-je pas cessé d'encourager l'institution des comités
sociaux d'entreprise où doivent régner l'esprit de coopération
et le sentiment de la solidarité professionnelle, base morale
de l'ordre nouveau. Partout où ces comités fonctionnent
normalement, partout où, comme je l'ai prescrit, la pratique
de l'élection assure à l'ouvrier démontre que la
Charte n'est pas une construction théorique mais une bienfaisante
et vivante réalité.
Toutefois,
la Charte ordonne davantage. L'organisation corporative qui est son
but final étant une oeuvre de longue haleine, elle transforme
en syndicat unique des syndicats anciens qui représentent un
mode d'association auquel patrons, ouvriers, techniciens restent attachés.
Elle accorde aux organismes corporatifs quelle institue non seulement
une fonction sociale, mais une fonction économique.
Ainsi permettra-t-elle
de résoudre pacifiquement les trois problèmes - le problème
moral des relations entre producteurs, le problème social de
la répartition des produits, le problème économique
de la production - que le capitalisme a laissés sans solution
et auxquels le communisme propose une solution illusoire et inhumaine.
En ce 1er
mai, le sentiment de l'épreuve domine en nous la conscience du
redressement accompli. Sachez que ce redressement a commencé
et que vous êtes sur la bonne route. Sachez aussi que la structure
de la France ne sera pas renouvelée sans l'adhésion de
votre coeur et de votre esprit, sans votre concours patient et tenace.
Je vous
ai donné un outil pour la bonne lutte qu'il faudra mener sans
haine. La lutte est légitime, la haine est inféconde et
destructive. Les révolutions qu'anime la haine n'ont jamais profité
aux peuples. Elles détruisent le bien commun et meurtrissent
les innocents comme ces avions qui, sous prétexte d'atteindre
l'arsenal, écrasent l'école.
Un
temps viendra où le travail que je vous ai tracé s'accomplira
plus facilement dans un monde délivré de la guerre.
Si vous
demeurez ferme sur cette voie, si vous écartez le prestige des
doctrines de désordre et de mort qui tente de vous séduire
sous un masque nouveau, vous mériterez et vous obtiendrez dans
une France reconstruite avec amour , que le 1er mai n'exprime plus la
plainte des prolétaires, mais le triomphe du travail dans l'ordre,
la joie et la liberté.
(Message
prononcé à la Mairie de Vichy).
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du travail
