La
vague d'antisémitisme qui touche l'Allemagne en 1933, dès
l'accession au pouvoir de l'auteur de Mein Kampf, laisse le monde indifférent.
Le phénomène n'est pas nouveau, et nul n'imagine, même
au sein des populations juives d'Europe, que les persécutions
et expatriations dont les Juifs allemands sont victimes peuvent être
les signes précurseurs de l'innommable. Les grandes puissances
alliées, inertes devant l'idéologie et le réarmement
du IIIè Reich, se préoccupent surtout des problèmes
que posent l'accueil d'immigrés d'une nationalité ennemie
et appartenant à un peuple fier d'une identité conservée
au cours des siècles, en refusant toute intégration religieuse,
au risque d'être trop souvent victime de multiples formes de ségrégation.[5]
A
sa naissance, le parti national-socialiste avait affirmé sa politique
antisémite. Les points 4 et 6 de son programme en 25 points,
daté du 20 février 1920, en précisent la ligne
:
-
seul, peut être citoyen un frère de race. Seul, est frère
de race celui qui est de sang allemand, sans considération de
confession. Aucun Juif ne peut être un frère de race. (point
4)
-
le droit de décider de la direction et des lois de l'Etat ne
peut appartenir qu'à des citoyens. (point 6)[6]
Cinq
ans plus tard, en 1925, Mein Kampf dénonce le judéo-capitalisme
et le judéo-communisme auxquels il attribue la responsabilité
de la Grande Guerre et de la défaite allemande : «Tout
ce qui, dans le monde entier, s'imprime contre l'Allemagne est écrit
par des Juifs, de même que, en temps de paix et pendant la guerre,
la presse des boursiers juifs et des marxistes a attisé systématiquement
la haine contre l'Allemagne jusqu'à ce que les Etats aient, les
uns après les autres, renoncé à la neutralité
et, sacrifiant les intérêts des peuples, soient entrés
dans la coalition mondiale qui nous faisait la guerre»[7].
L'auteur,
Adolf Hitler, n'a pas oublié ses années de guerre et notamment
la nuit du 13 au 14 octobre 1918, quand, près d'Ypres, son régiment
fut soumis pendant de longues heures aux gaz délétères
des obus de l'artillerie britannique. Il écrit : «Si l'on
avait, au début et au cours de la guerre, tenu une seule fois
douze ou quinze mille de ces Hébreux, corrupteurs du peuple,
sous les gaz empoisonnés que des centaines de milliers de nos
meilleurs travailleurs allemands de toute origine et de toutes professions
ont dû endurer sur le front, le sacrifice de milliers d'hommes
n'eût pas été vain. Au contraire, si l'on s'était
débarrassé à temps de ces quelque douze mille coquins,
on aurait peut-être sauvé l'existence d'un million de bons
et braves Allemands pleins d'avenir»[8].
Les
disciples de Freud trouveront dans ce texte l'origine de la «solution
finale». Les historiens observeront que les gaz de combat furent
employés, pour la première fois, en avril 1915, par l'armée
allemande, précisément à Ypres où le caporal
Hitler en sera lui-même victime, trois ans plus tard. Simple et
juste retour des choses.
A
son farouche antisémitisme, le chef nazi associe sa haine pour
la France victorieuse qui a imposé un traité de paix dont
la rigueur est le principal ferment du national-socialisme : «Le
rôle que la France, aiguillonnée par la soif de vengeance
et systématiquement guidée par les Juifs, joue aujourd'hui
en Europe, est un péché contre l'existence de l'humanité
blanche et déchaînera un jour contre ce peuple tous les
esprits vengeurs d'une génération qui aura reconnu dans
la pollution des races le péché héréditaire
de l'humanité».[9]
Dès
l'accession d'Hitler au pouvoir, le décret du 7 avril 1933 licencie
les fonctionnaires «d'ascendance non aryenne», et un texte
du 11 avril 1933 définit celle-ci à partir du critère
de la religion judaïque. Raul Hilberg écrit à ce
propos : «Les nazis se souciaient fort peu du «nez juif»
; ce qui les préoccupait, c'était «l'influence juive»[10].
Ces dispositions sont confirmées par la loi sur la citoyenneté
du 15 septembre 1935 et son règlement d'application du 14 novembre
1935.[11]
Parallèlement
aux mesures discriminatoires, le Reich nazi s'emploie à chasser
les 520 000 Juifs vivant, en 1933, à l'intérieur de ses
frontières. Début 1938, suite à l'émigration,
cette population s'est réduite. Elle augmente notablement, avec
l'annexion de l'Autriche, en mars 1938. Mais les pays occidentaux sont
désormais réticents et refusent de recevoir de nouveaux
réfugiés. Le gouvernement fédéral helvétique
fait connaître, le 10 août 1938, que la Suisse est résolument
opposée à la judaïsation du pays ; à partir
du 5 octobre 1938, les passeports des Juifs sont tamponnés d'un
grand J à l'encre rouge afin de les identifier sans ambiguïté[12].
En décembre 1938, Georges Bonnet, ministre des Affaires étrangères,
informe Ribbentrop que la France ne désire plus accueillir de
Juifs venant d'Allemagne ; elle pense même envoyer 10 000 Juifs
à Madagascar[13]. Selon Raymond Aron, les Juifs français
eux-mêmes avaient réagi vivement à l'arrivée
en France, après 1933, des Juifs allemands ; «ils étaient
des boches»[14]. Parlant des Juifs étrangers, Marc Bloch
n'hésitera pas à écrire, en 1941 : «Leur
cause n'est pas exactement la nôtre. Nous avons le droit de le
dire puisque c'est vrai»[15].
Moins
de 10 jours après l'invasion de la France, l'Allemagne édicte
sa première mesure visant les Juifs. L'ordonnance du 20 mai 1940,
applicable dans les territoires occupés de France, de Belgique,
du Luxembourg et des Pays-Bas, prescrit la désignation par «les
groupes d'armées ou les autorités désignées
par eux» d'administrateurs provisoires à la tête
des entreprises abandonnées par leurs chefs responsables.
Face
à la menace que constitue cette disposition d'ordre général
qui touche plus particulièrement les entreprises juives abandonnées
par leurs dirigeants, le gouvernement français crée, par
la loi du 16 août 1940, des Comités d'organisation pour
l'industrie et le commerce qui, à la grande fureur des Allemands,
interposent l'Etat entre l'occupant et les entreprises. Puis, par la
loi du 10 septembre 1940, l'Etat français affirme son droit de
désigner lui-même les administrateurs provisoires des entreprises
privées de leurs dirigeants.
Applicables
en zone libre comme en zone occupée, ces mesures concernent une
majorité d'entreprises dont les propriétaires juifs ont
quitté la zone occupée ou qui, plus tard, cesseront leurs
activités en zone libre, soit volontairement soit en exécution
des exclusions professionnelles décidées par la loi du
2 juin 1941[16].
Le
régime de l'administration provisoire s'étendait aux immeubles,
à l'exception des locaux servant à l'habitation personnelle
des Juifs. En cas de vente d'un bien, la loi stipulait que le produit
de la liquidation était versé au compte du propriétaire
juif, à la Caisse des dépôts et consignations, où
il porterait intérêt. Un dixième de la somme était
versé à la même caisse pour constituer un fonds
de solidarité destiné à venir en aide aux Juifs
nécessiteux. Il y avait donc, en cas de vente, une transmutation
où des biens mobiliers et immobiliers étaient convertis
en espèces dont l'Etat garantissait la propriété
aux Juifs[17].
En
fait, aucune entreprise ne fut vendue en zone libre où 825 administrateurs
provisoires avaient été nommés. Dans la zone Nord,
sur 29.831 entreprises recensées (plus 12.396 immeubles), 7.340
furent liquidées. Furent vendus à des non-juifs - c'est-à-dire
"aryanisés" au sens de la terminologie nazie - 7.972
entreprises et 1.708 immeubles. Restaient donc en fonction, lorsque
l'occupation prit fin, 14.519 administrateurs provisoires pour les entreprises
(et 10.688 pour les immeubles). Les anciens propriétaires reprirent
alors possession de leurs biens, au terme d'une période pendant
laquelle les services français chargés du contrôle
de l'administration provisoire s'étaient opposés, autant
qu'ils le pouvaient, à l'emprise allemande sur l'économie
française[18].
*
*
*
L'antériorité
absolue de la législation allemande sur les dispositions de sauvegarde
prises par le gouvernement français est, dans le cas présent,
indiscutable. Elle est brutalement confirmée le 16 juillet 1940.
A compter de cette date, et en violation de la convention d'armistice
qui ne traitait que d'occupation territoriale et non d'annexion, la
germanisation de l'Alsace-Lorraine s'affirme. Les organisations nazies
font main-basse sur les biens appartenant aux Juifs. Ceux-ci sont chassés
avec d'autres Français coupables d'un patriotisme intransigeant.
Les Nord-Africains sont victimes de la même mesure.
Les
expulsions concernent, dans un premier temps, plus de 20 000 personnes.
Elles vont se poursuivre, notamment en novembre 1940, par celle de 70
000 Mosellans[19]. Elles dépasseront, au total, 100 000 Alsaciens
et Lorrains, dont nombre de paysans dont les terres seront prises par
des colons venus d'outre-Rhin. Elles manifestent la brutalité
et le cynisme teutons. Mais, paradoxalement, elle prouvent que l'antisémitisme
de l'occupant ne comporte pas encore de dessein criminel. L'appareil
nazi applique en Alsace-Lorraine la législation raciale du Reich
hitlérien dont l'objectif était alors non pas d'exterminer,
mais de chasser les Juifs d'Allemagne. C'est ainsi qu'en octobre 1940
la Gestapo déporte en France non occupée 7 500 Juifs,
en majorité des Allemands et des Autrichiens.[20]
Tel
n'est pas, en 1940, l'accueil que la France réserve aux Alsaciens-Lorrains
de toute confession. Il s'agit de Français auxquels le Maréchal
est particulièrement attaché. Sa réaction s'exprime,
le 3 septembre 1940, dans une protestation transmise aux autorités
allemandes par le général Huntziger, ministre de la Guerre
et chef de la délégation française à la
Commission d'armistice :
ETAT-MAJOR
N°
3335/EM
Wiesbaden,
le 3 septembre 1940
OBJET
: A.S. des mesures
prises
par le Gouvernement
du
Reich dans les départe-
ments
du Bas-Rhin, du Haut-
Rhin
et de la Moselle
Note
pour
Monsieur le Président de la Commission
allemande
d'Armistice, Général de l'Infanterie
von
Stülpnagel
Mon
Général,
D'ordre
de mon Gouvernement, j'ai l'honneur de vous transmettre la déclaration
suivante :
«Depuis
l'entrée des forces allemandes dans les départements du
Haut-Rhin, du Bas-Rhin et de la Moselle, les autorités allemandes
d'occupation ont pris un grand nombre de mesures qui ont pour effet
de priver la France de ses droits de souveraineté sur ces territoires.
Parmi
ces mesures, le Gouvernement français ne veut citer que les suivantes
:
1°
Les Préfets, Sous-Préfets et Maires, ainsi que nombre
de fonctionnaires d'origine non locale ou dont les tendances passaient
pour suspectes, ont été évincés de leurs
sièges respectifs.
2°
Mgr Heintz, Evêque concordataire de Metz, a été
chassé de son diocèse. Plusieurs membres du clergé,
tant séculier que régulier, ont été également
expulsés sous le prétexte qu'ils étaient de langue
ou de mentalité française.
3°
Mgr Ruch, Evêque concordataire de Strasbourg, s'est vu interdire
l'accès de son diocèse et, par voie de conséquence,
la reprise de son ministère.
4°
M. Joseph Bürckel a été nommé, le 7 août,
gauleiter de Lorraine, et M. Robert Wagner, gauleiter d'Alsace. La première
des provinces a été rattachée au gau de Sarre-Palatinat,
et la seconde à celui de Bade.
5°
L'Alsace et la Lorraine ont été intégrées
dans l'administration civile de l'Allemagne. La frontière et
la police douanière ont été portées à
la limite occidentale de ces territoires.
6°
Les chemins de fer ont été incorporés dans le réseau
allemand.
7°
L'administration des Postes, Télégraphes et Téléphones
a été prise en main par les Postes allemandes qui substituent
graduellement au personnel en place leur propre personnel.
8°
La langue française est éliminée tant de la vie
administrative que de l'usage public.
9°
Les noms des localités sont germanisés.
10°
La législation raciale de l'Allemagne est introduite dans le
pays ; à la faveur de cette mesure, les Israélites sont
expulsés ainsi que ceux des nationaux que l'autorité allemande
tient pour des intrus.
11°
Seuls, les Alsaciens et les Lorrains qui consentent à se reconnaître
comme étant de souche allemande sont admis à réintégrer
leur foyer.
12°
Le patrimoine des Associations de caractère politique et des
Juifs est frappé de confiscation, de même que les biens
acquis postérieurement au 11 novembre 1918 par les Français.
Rien n'illustre mieux l'esprit qui anime ces mesures, en elles-mêmes
arbitraires, que les paroles prononcées publiquement le 16 juillet,
à Strasbourg, par M. Robert Wagner. Faisant état de l'élimination
en cours de tous les éléments de souche ou de nationalité
étrangère, ce haut fonctionnaire affirmait que le dessein
de l'Allemagne était de régler une fois pour toutes la
question d'Alsace.
Une pareille politique, qui ne saurait être le fait d'organes
d'occupation subordonnés, équivaut à une annexion
déguisée et est formellement contraire aux engagements
souscrits par l'Allemagne à Rethondes.
En
effet :
C'est
avec la France entière, dans ses frontières de l'Etat
de 1939, que l'Allemagne a signé la Convention du 22 juin.
C'est
l'intégrité de la France entière que l'Allemagne
a comprise dans la Convention d'Armistice en précisant que le
Gouvernement français avait le droit d'administrer les territoires
occupés et non occupés, sans limitation territoriale aucune.
Fort
de son droit, le Gouvernement français élève une
protestation solennelle contre les mesures prises, en violation de la
Convention d'Armistice, à l'égard des départements
alsaciens et lorrains et de leur population et qui constituent une annexion
de fait de ces territoires».
Veuillez
agréer, mon Général, l'assurance de ma haute considération.
Signé
: Huntziger[21]
Une
nouvelle protestation du Maréchal contre les expulsions massives
de novembre 1940 est remise le 18 novembre 1940 au général
von Stülpnagel par le général Doyen - successeur
du général Huntziger à la Commission d'armistice
: «D'ordre de mon gouvernement, je suis chargé d'élever
une protestation solennelle contre ces expulsions ... La France se trouve
placée en présence d'un acte de force ... d'un acte injuste
... La France n'a pas souscrit à ce transfert de population.
Elle ne peut l'accepter. Elle ne cessera d'en contester le bien-fondé».
Ces
interventions répondent à l'histoire falsifiée
qui enseigne que Pétain s'est désintéressé
du sort des Alsaciens-Lorrains. Le lecteur désinformé
sera donc surpris d'apprendre que la protestation signée Huntziger
est l'une des 112 protestations d'ordre général[22] -
sans compter les interventions concernant les cas d'espèce -
qui s'échelonnent du 6 juillet 1940 au 20 août 1944, jour
de l'enlèvement du Maréchal par la Gestapo.
Protestations
récurrentes, car pour le chef de ceux qui avaient donné
leur vie ou les années de leur jeunesse afin de reconquérir
les marches de l'Est, le drame vécu par les Alsaciens et les
Lorrains, de toute confession, reste l'objet, au même titre que
le sort des prisonniers de guerre, de sa préoccupation constante.
Il en témoigne, le 30 novembre 1940, dans une vibrante allocution
radiodiffusée : «Français, depuis le 11 novembre,
70 000 Lorrains sont arrivés en zone libre, ayant dû tout
abandonner : leur maison, leurs biens, leur village, leur église,
le cimetière où dorment leurs ancêtres ... Ils ont
tout perdu, ils viennent demander asile à leurs frères
de France ... Ce sont des Français de grande race, à l'âme
énergique, au coeur vaillant ... Il faut que l'accueil qui leur
est fait soit l'accueil du coeur, celui que l'on réserve à
des frères et à des parents aimés».
Dans
ces mots, rien contre l'Allemand. Ses contempteurs en profiteront pour
l'accabler, tout en taisant ses 112 protestations écrites. Lui,
Pétain, expliquera son silence public : «Les Allemands
sont des sadiques ; si je les mécontente, ils broieront les Alsaciens.
Vous ne les connaissez pas !»[23].
Le
sadisme ! Le mot est faible pour qualifier la procédure machiavélique
choisie par les promoteurs de l'Ordonnance du 27 septembre 1940 relative
aux mesures contre les Juifs. Applicable en zone occupée, elle
impose en effet aux autorités administratives françaises
d'ouvrir «un registre spécial» pour inscrire les
déclarations obligatoires de ceux et de celles qui appartiennent
à la religion juive ou qui ont plus de deux grands-parents de
la même confession. Elle impose simultanément aux dirigeants
des communautés israélites de fournir «les justifications
et les documentations nécessaires pour l'application de la présente
ordonnance».
Celui
qui, aujourd'hui, sait comment les listes ainsi établies seront
utilisées, deux ans plus tard, découvre avec stupeur le
processus fatal et satanique qui, engage les Juifs eux-mêmes,
ainsi que l'administration française, dans la préparation
d'un génocide que personne au monde ne peut alors imaginer. D'autant
que l'article 2 de l'ordonnance incriminée «interdit aux
Juifs qui ont fui la zone occupée d'y retourner». Rien
ne permet donc de penser que le régime qui expulse les Juifs
d'Allemagne, d'Alsace, de Lorraine et de zone occupée, en leur
refusant tout espoir de retour, exigera un jour, sous le prétexte
fallacieux de créer un Etat juif en Pologne, leur livraison et
celle de leurs coreligionnaires.
En
toute hypothèse, le gouvernement français avait tenté
de s'opposer à la promulgation de l'ordonnance allemande du 27
septembre 1940 dont il avait eu préalablement connaissance de
la lettre et de l'esprit. Sa protestation, le 25 septembre 1940, auprès
des autorités d'occupation en témoigne :
«Le
général de La Laurencie indique qu'il a été
avisé par l'agent de liaison du chef de l'Administration militaire
allemande que certaines mesures seraient prises très prochainement
contre les israélites. D'après une déclaration
du colonel ... ces mesures porteront sur les quatre points suivants
:
1°
Aucun israélite ne sera autorisé par les autorités
allemandes à se rendre de zone libre en zone occupée;
2°
Les israélites résidant actuellement en zone occupée
pourront y rester. Ils seront toutefois astreints à se présenter
à la police dans des conditions nettement définies.
3°
Les maisons de commerce et magasins appartenant à des israélites
recevront une inscription spéciale, nettement apparente, indiquant
la non-aryanisation de leurs propriétaires.
4°
Toute maison de commerce appartenant à un israélite n'ayant
pas encore rejoint les territoires occupés sera mise en exploitation
sous la direction d'un gérant.
«Sans
aborder le fond du problème qui se trouve ainsi soulevé
par les autorités d'occupation, je vous signale que la décision
prise par le général me semble appeler de notre part les
observations suivantes :
«Les
mesures que l'Administration allemande envisage d'appliquer dépassent
l'exercice des droits reconnus à la Puissance occupante dans
leur ensemble ; elles tendent à créer dans une partie
du territoire français un régime d'exception et, par un
acte unilatéral des Autorités allemandes dans un domaine
qui relève des seules Autorités françaises, elles
rompent l'unité administrative de la France, unité pourtant
reconnue par la Convention d'armistice.
«Il
est un autre point qui doit également retenir notre attention.
Dans l'application des mesures en question, sur quelle base les Autorités
allemandes proposent-elles d'établir la discrimination qu'elles
envisagent ? Les caractéristiques raciales, la terminologie des
noms sont des critères souvent incertains. Quant à la
base confessionnelle, il est difficile de l'invoquer en France où
les individus ne sont pas tenus de déclarer officiellement la
religion à laquelle ils appartiennent, où l'état
civil ne mentionne pas la confession à laquelle les ascendants
ont appartenu. Cette incertitude risque de donner lieu à des
incidents regrettables»[24].
Protestation
inutile. L'ordonnance allemande relative aux mesures contre les juifs
paraît le 27 septembre 1940. Sa promulgation est contraire à
la Convention de la Haye qui interdit à la puissance occupante
de légiférer. Le gouvernement français n'entend
pas laisser le Reich s'ingérer dans le domaine législatif
et réglementaire dont il est seul responsable. Telle sera son
attitude constante. Il l'a manifestée pour la désignation
des administrateurs provisoires, en s'interposant entre Allemands et
entreprises. Il décide d'agir de même entre Allemands et
Juifs. Ainsi s'explique, sans la justifier, la signature par le Maréchal,
le 3 octobre 1940, du premier acte portant statut des Juifs. Décision
qui contredit les protestations du 3 septembre 1940 et du 25 septembre
1940, lesquelles s'élevaient contre les mesures raciales prises
par l'occupant. Qui plus est, au motif de ne pas rompre «l'unité
administrative» de la France, la loi du 3 octobre 1940 va au-delà
desdites mesures, et, notamment, les étend à la zone libre.
*
*
*
Aux
termes de la loi du 3 octobre 1940, révisée par la loi
du 2 juin 1941, est juif celui qui est issu d'au moins trois grands-parents
de religion juive, ou de deux grands-parents de religion juive, s'il
est lui-même de religion juive ou si son conjoint est juif. Désormais,
les Juifs sont exclus - sauf dérogation accordée en Conseil
d'Etat - d'un certain nombre d'administrations publiques et du Parlement[25].
Les autres fonctions publiques restent ouvertes aux Juifs anciens combattants
de 14-18 ou cités en 39-40, ainsi qu'aux ascendants, femmes et
descendants des militaires morts pour la France. Mais aucun accès
n'est autorisé aux professions se rattachant à la presse,
à la radio, au cinéma et, d'une façon générale,
aux spectacles.[26]
Pour
les professions libérales, un numerus clausus est fixé.
Il aurait été de 0,8 %, et même de 0,4 % pour les
professions exigeant la nationalité française, si l'on
avait retenu un pourcentage proportionnel à la population juive
vivant en France, soit environ 330.000 âmes dont 50 % avaient
la nationalité française. Il est fixé à
2 % et concerne notamment le barreau, la médecine, les offices
publics et ministériels, les architectes, les dentistes, les
sages-femmes et les pharmaciens. Ce taux, cinq fois supérieur
au pourcentage des Juifs français au sein de la population française,
montre que le législateur a tenu compte du fait que les Juifs
sont, dans leur ensemble, plus portés vers les professions libérales
que vers le travail manuel.
Pour
l'accès à l'enseignement supérieur, le pourcentage
d'étudiants juifs admis à s'inscrire chaque année
est porté à 3 % de l'effectif des étudiants non-juifs,
avec priorité aux anciens combattants et à leurs enfants.
Pourcentage qu'il convient de rapprocher des taux de population (0,8
et 0,4 %) rappelés ci-dessus. En Afrique du Nord, ce taux est
porté à 14 %, mais le décret Crémieux est
rapporté, qui, le 24 octobre 1870, avait accordé la citoyenneté
française aux Juifs d'Algérie ; mesure qui était
discriminatoire à l'égard des Musulmans, et dont le maintien,
après la défaite, risquait de déclencher des mouvements
incontrôlables sur les territoires du Maghreb dont l'importance
stratégique était capitale. Eisenhower, lui-même,
opinera dans ce sens, après le débarquement de novembre
1942[27].
*
*
*
Ainsi,
la défaite dont l'entière responsabilité incombe
à ceux, Français et Alliés, qui ont dilapidé
l'héritage de la victoire de 1918, est le catalyseur d'une réaction
qui se traduit par des dispositions iniques. Iniques par leur caractère
discriminatoire dont les incidences tragiques restent imprévisibles
en 1940. Ces dispositions s'inscrivent dans un contexte général
d'antisémitisme dont la résurgence est renforcée
par la responsabilité imputée aux rhéteurs de gauche,
et singulièrement à Léon Blum, dans l'impréparation
du pays aux épreuves qui devaient l'abattre[28]. Un Léon
Blum qui, selon François Mauriac, «avait un penchant pour
les siens»[29], ce qui honorait ses convictions, mais le rendait
vulnérable aux critiques qui dénonçaient le caractère
inassimilable du peuple juif[30]. A cet égard, l'un de ses coreligionnaires,
Maxime Blocq-Mascart, écrit, en juin 1942 : «Il était
le premier président du Conseil socialiste et juif. De plus,
lui qui pouvait passer pour assimilé, s'est entouré de
nombreux Juifs. Il se révèle que ce Juif n'a que des amis
juifs, qu'il n'a confiance qu'en des Juifs. L'expérience a été
néfaste et prouve que l'assimilation était encore incomplète»[31].
Fernand
Braudel en évoque les raisons profondes : «La seule chose
sûre, c'est que le destin d'Israël, sa force, sa pérennité,
son tourment tiennent à ce qu'il est resté un noyau dur
refusant obstinément de se diluer ...»[32]. Ce qu'une autorité
religieuse israélite exprime d'une façon plus imagée
: «Mettez un verre d'huile dans une barrique d'eau ; l'huile restera
à part. Doublez la quantité d'eau, triplez-la, décuplez-la,
centuplez-la, le verre d'huile ne se mélangera jamais au vil
liquide. Il en est ainsi de notre race»[33]. Et les esprits, attachés
à la tradition française de l'assimilation, s'inquiétaient
d'une foi militante qui proclamait : «Nous sommes le peuple saint
(...) Nous remercions Jéhovah de ne pas nous avoir fait semblable
aux autres peuples (...) Nous sommes le peuple élu»[34].
Cependant,
la responsabilité du désastre était largement partagée
par des hommes politiques de toutes les confessions, aussi bien que
par les appareils des partis dont les jeux, sacrifiant aux ambitions
personnelles ou à des idéologies utopiques, au détriment
de l'intérêt national, avaient provoqué l'instabilité
et l'impuissance du régime. La décision d'écarter
ces responsables des allées du pouvoir et de la fonction publique
pouvait être mise en oeuvre, conformément aux institutions,
par le remplacement aux postes-clés des hommes dont on voulait
limiter ou neutraliser l'influence. Elle ne justifiait pas de légiférer
et, à l'instar de la loi sur les congrégations ou de l'ostracisme
sanguinaire des révolutionnaires de l'An I à l'égard
de l'Eglise, de ses fidèles et des ci-devant, de priver toute
une collectivité nationale, au motif qu'elle était de
confession israélite, de l'intégrité de ses droits
civiques ; en interdisant même à ses membres d'accomplir
leurs devoirs de Français, devoirs que nombre d'entre eux avaient
remplis avec honneur dans la paix comme dans la guerre. A cet égard,
comment ne pas citer Marc Bloch : «Attaché à ma
patrie par une tradition familiale déjà longue, nourri
de son héritage spirituel et de son histoire, incapable en vérité
d'en concevoir une autre où je puisse respirer à l'aise,
je l'ai beaucoup aimée et servie de toutes mes forces. Je n'ai
jamais éprouvé que ma qualité de Juif mît
à ces sentiments le moindre obstacle»[35].
On
retrouve dans ces mots l'esprit d'André Maurois auquel Henry
Bernstein - l'auteur dramatique connu - reprochait d'avoir abandonné
son patronyme de Herzog, en même temps qu'il lui reprochait sa
complaisance à l'égard du Maréchal, chef de l'Etat
français. «Vous reniez vos origines juives, avait écrit
Bernstein, si les circonstances vous remettent sur mon chemin, ne me
tendez pas la main, car je refuserai de la serrer». Et Maurois
avait répondu : «Je suis juif et je ne l'ai jamais renié,
mais je suis Français d'abord. Quant à votre refus de
me serrer la main, c'est la première bonne nouvelle que j'enregistre
depuis le début de la guerre»[36].
Dans
ses Mémoires, André Maurois rapportera que sa candidature
à l'Académie française avait été
combattue par un académicien qui estimait que la Compagnie comptait
déjà, parmi ses membres, un Juif : Bergson, et que cela
suffisait. Le maréchal Pétain était alors intervenu
pour tancer l'opposant : «Monsieur, la question n'est pas là,
la seule question est de savoir si M. Maurois est un bon écrivain
français, et cela vous-même ne songez pas à le nier»[37].
Observation d'autant plus juste et sincère que, dans sa lettre
de candidature, Maurois précisait qu'il l'avait rédigée
«sur le conseil de M. le Maréchal Pétain»[38].
*
*
*
Après
l'invasion de la Pologne, en septembre 1939, ce sont plus de deux millions
de Juifs polonais qui tombent sous le joug nazi. Mais les portes de
l'émigration sont fermées. Celles de l'évacuation
semblent s'ouvrir avec le «plan Madagascar» : la Grande
Ile deviendrait, par le traité de paix, possession du Reich victorieux
; une zone y serait définie afin de créer une réserve
juive dont les frais d'installation seraient couverts par les biens
que les déportés laisseraient derrière eux.[39]
Le 17 juin 1940, à Munich, Hitler répond à Mussolini
qui lui demandait ce qu'il envisageait au sujet de l'emire colonial
français : «On pourrait créer un Etat juif à
Madagascar !»[40]
Heydrich[41]
avait été «enthousiasmé» par cette
idée. Elle lui permettait d'exécuter la mission que Göring
lui avait confiée, par décret du 24 janvier 1939, et qui
était initialement limitée à l'organisation de
l'émigration de tous les Juifs du Reich. Mission étendue
par la directive qu'il reçoit, le 31 juillet 1941, du même
Göring : «Complétant les dispositions de l'arrêté
du 24 janvier 1939 vous chargeant d'apporter à la question juive
la solution la plus favorable selon les circonstances, par l'émigration
ou l'évacuation, je vous donne mission de prendre toutes les
mesures préparatoires nécessaires, qu'il s'agisse de l'organisation,
de la mise en oeuvre, des moyens matériels, pour obtenir une
solution totale de la question juive dans la zone d'influence allemande
en Europe ... Je vous charge, en outre, de m'adresser sous peu un plan
d'ensemble ... pour réaliser la solution finale désirée
de la question juive»[42].
L'objectif
à atteindre est précisé vers la fin de l'été
1941, lorsque Heydrich informe Eichmann que le Führer a ordonné
l'extermination physique des Juifs[43].
Car,
en fait de paix victorieuse, c'est la guerre totale qui s'installe.
C'est alors que, devant la fermeture de la dernière voie qui
s'offrait à eux pour «résoudre le problème
juif» par l'émigration, ou par l'évacuation, les
nazis se prononcent de sang-froid, dans les premiers jours de 1942,
pour le génocide. La «ghettoïsation», les déportations,
les camps de travail et ceux de la mort seront désormais les
étapes imposées aux Juifs d'Europe. Sur le chemin de leur
martyre, ils connaîtront la faim, le froid, la maladie, l'angoisse,
la perte déchirante des êtres qui leur sont le plus cher,
puis enfin le supplice, entre les mains de bourreaux qui ne s'attaquent
pas seulement à la vie, mais encore à l'âme de leurs
victimes.
Léon
Poliakov évoque cet «ultime outrage», au terme d'un
tragique enchaînement qui contraint les membres des Conseils juifs
des ghettos à devenir «des rouages de la machinerie qui
conduisit des Juifs à Auschwitz ou à Belzec»[44].
Car les responsables juifs sont astreints par les Nazis à diriger
eux-mêmes le mouvement de soumission de leurs coreligionnaires,
et les chefs des ghettos deviennent les instruments de leur reddition.
Hilberg
écrit à ce sujet : «Sans cesse, ils livraient des
Juifs pour sauver les autres Juifs (...) La veille des premières
déportations, Merin[45] prit sa première décision
: «Je ne craindrai pas, déclara-t-il, de sacrifier 50.000
membres de notre communauté pour sauver les 50.000 autres».
Durant l'été 1942, ces «autres» furent alignés
pour un passage en revue massif et la moitié envoyée à
Auschwitz. Après cette déportation, Merin déclara
: «J'ai l'impression d'être le capitaine d'un bateau prêt
à sombrer et qui a réussi à le mener à bon
port en jetant par-dessus bord une grande partie de sa précieuse
cargaison». En 1943, il ne restait qu'une poignée de survivants.
Merin s'adressa à eux en ces termes : «Je suis dans une
cage, devant un tigre affamé et furieux. Je bourre sa gueule
de nourriture, la chair de mes frères et de mes soeurs, pour
le maintenir dans cette cage, de crainte qu'il ne s'échappe et
ne nous mette en pièces»[46].
Des
internés du camp de Drancy seront placés devant la même
alternative dramatique, en établissant eux-mêmes les listes
pour la déportation[47], mais en ignorant le destin de leurs
coreligionnaires.
*
*
*
Pourquoi
citer ces faits, pris parmi d'autres, sinon pour rappeler la dimension
démoniaque d'une entreprise qui s'est fixé pour objectif
de détruire toute la population juive d'Europe. Ils révèlent
le contexte dans lequel, pour protéger les Français juifs,
les autorités françaises - qui à l'instar du reste
du monde, ignorent le génocide - vont, sous l'implacable pression
nazie, être contraintes à livrer à la déportation
les Juifs allemands et leurs coreligionnaires étrangers ou apatrides.
La
tactique de l'appareil nazi, au service de sa stratégie d'extermination
du peuple juif, dévoile ainsi sa diabolique simplicité
: là où aucune autorité locale n'existe et où
règne un gauleiter, les Juifs sont tenus de fournir eux-mêmes
les renseignements qui les livrent sans défense à leurs
bourreaux[48]. Tel est le cas en Pologne. Telle est la situation dans
les Pays-Bas abandonnés aux mains de l'occupant[49] et où,
le 10 janvier 1941, un décret du gauleiter Seyss-Inquart impose
aux Juifs de se faire recenser, et soumet même à cette
obligation toute personne n'ayant qu'un grand-parent juif ; contrainte
tragiquement efficace qui permet à la machinerie des SS et de
la police hitlérienne d'arrêter et de déporter 110
000 des 140 000 Juifs vivant en Hollande. Tel fut aussi, et entre autres,
le cas de la Tunisie où pendant les quelques mois de son invasion
- novembre 1942 à mai 1943 - les dirigeants de la communauté
juive furent chargés, sous peine de mort, d'exécuter les
ordres nazis[50].
Il
faut donc reconnaître, avec Annie Kriegel, que le recensement
des Juifs «a eu lieu dans toute l'Europe occupée, avec
ou sans maréchal». Et l'historienne ajoute : «C'est
en France encore que l'opération a donné les moins bons
résultats»[51].Résultats qui ne peuvent être
appréciés que par rapport à la folie nazie, et
à l'indifférence des alliés.
*
*
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La
folie nazie ! Tandis que les «Einsatzgruppen»[52] intervenant,
dès la mi-41, sur les arrières de la Wehrmacht, ont commencé
leur oeuvre de mort en fusillant des milliers de Polonais et de Juifs,
c'est le 20 janvier 1942 que se tient la première conférence
de la solution définitive (Endlösung) de la question juive
en Europe. Sous le couvert d'une «réinstallation»
dans les territoires occupés de l'Est, la décision est
prise de déporter des millions de Juifs vers des camps dont la
seule issue est la mort. Les chiffres ainsi que les témoignages
et documents d'archives sont là, qui révèlent l'ampleur
du génocide et son indicible horreur[53].
Il
est établi que, dès la mi-42, les premiers échos
des exécutions massives dont la population juive est victime,
franchissent les frontières de la Pologne martyre[54]. Mais il
est non moins établi qu'aucune diffusion n'est donnée
à ces rumeurs par les autorités alliées qui en
avaient connaissance[55]. Qui plus est, le 27 mars 1943, Américains
(Cordell Hull, Sumner Welles) et Britanniques (Eden, Halifax et Strang),
étudient, selon Harry Hopkins, conseiller du président
Roosevelt, la question des 60 ou 70.000 Juifs qui sont en Bulgarie.
Eden souligne que «toute la question des Juifs d'Europe était
très difficile et que la proposition de faire sortir tous les
Juifs de la Bulgarie doit être considérée avec la
plus grande prudence. Si nous le faisons, les Juifs du monde entier
vont nous demander de faire des offres similaires pour la Pologne et
l'Allemagne. Hitler pourrait très bien nous prendre au mot et
il n'y a tout simplement pas assez de bateaux et de moyens de transport
dans le monde pour les déplacer ...»[56].
Puis,
Eden ajoute, à l'attention des représentants américains,
qu'il espère qu'ils ne feront pas «de promesses trop extravagantes
qui ne pourraient être tenues, faute de bateaux»[57].
A
la même époque, les Britanniques rejettent l'offre faite
par Eichman d'échanger un million de Juifs contre 10.000 camions.
A un émissaire de l'Agence juive - organe sioniste - , Lord Moyne,
Haut Commissaire britannique en Egypte, répond : «Ce million
de Juifs, qu'en ferons-nous ?»[58] Devant l'attitude des autorités
britanniques indifférentes à la détresse du peuple
juif, le secrétaire d'Etat au Trésor des Etats-Unis, Morgenthau,
n'hésite pas à parler d'un «mélange satanique
d'ambiguïté et de glaciale froideur (...) équivalant
à une sentence de mort»[59].
Les
Etats-Unis eux-mêmes ne sont pas étrangers à un
antisémitisme récurrent qui s'est manifesté au
cours de leur histoire et atteint un pic de 1939 à 1945. Le fait
est mis en évidence par l'exemple de Charles A. Lindbergh, héros
de la première traversée aérienne de l'Atlantique,
qui, en septembre 1941, reproche aux Juifs de pousser les Etats-Unis
à entrer dans la guerre contre l'Allemagne[60]. L'illustre aviateur
dénonce le danger qu'ils font courir au pays, du fait de leur
position et de leur influence dans le cinéma, la presse, la radio
et le gouvernement[61].
Il
ne s'agit pas là d'une opinion isolée. Un sondage le montre,
qui demandait si les Juifs avaient trop de pouvoir. A cette question,
36% des réponses étaient, en 1938, affirmatives. Ce taux
fait un bond à 58%, en 1945.
Augmentation
significative que l'on retrouve dans une enquête sur les nationalités
et groupes religieux ou ethniques qui pourraient constituer une menace
pour les Américains. En février 1942, 24% désignent
les Japonais, 18% les Allemands, et 15% les Juifs. En juin 1944, 24%
désignent les Juifs, 9% les Japonais, et 6% les Allemands.
On
pourrait multiplier les exemples et rappeler des formes extrêmes
de ségrégation dont l'une provoque le juste étonnement
de Henry-Haye, ambassadeur de France à Washington, de 1940 à
1942 : « ... lors d'un passage à Atlantic-City, je fus
stupéfait de remarquer que la grande plage était réservée
aux Blancs, la suivante aux Juifs, et la troisième aux Africains»[62].
Au cours des années vingt, de nombreux quartiers résidentiels
avaient été interdits aux Juifs. Et dans de nombreux collèges
et universités privées, ils étaient refusés
ou admis suivant un pourcentage très limité par une règle
non écrite[63]. C'est l'époque où nombre de résidences
de vacances affichent «leur préférence pour la clientèle
chrétienne»[64].
Le
comportement du gouvernement subit la pression de l'opinion publique.
C'est ainsi que, devant une forte opposition de celle-ci, le Président
Roosevelt et le Congrès rejettent une proposition visant, en
1939, à accueillir 20 000 enfants juifs européens. En
1940, Breckinridge Long, sous-secrétaire d'Etat chargé
de l'immigration, explique qu'il faut refouler les immigrants juifs
«en conseillant à nos consulats de multiplier les obstacles
sur leur route, afin de repousser indéfiniment l'attribution
d'un visa»[65]. C'est dans le même esprit que la diplomatie
américaine intervient auprès du président de la
république d'Haïti qui souhaite accueillir une centaine
de réfugiés juifs venant de France. Le chargé d'affaires
américain à Haïti écrit : «Les Juifs
allemands sont probablement des agents de l'Abwehr nazi. Ils pourraient
constituer un danger sérieux pour la république de Haïti.
Le gouvernement américain ne serait pas très à
l'aise si le président Vincent donnait suite à ce plan.
Le président m'a finalement donné raison. Mais il espère
une compensation financière, car les Juifs réfugiés
auraient apporté avec eux des capitaux importants»[66].
Au
début de l'année 1943, alors que le monde est informé
des déportations massives opérées par l'appareil
nazi, la Chambre des Représentants, dont la majorité est
conservatrice, refuse de modifier les lois sur l'immigration qui «opposent
aux juifs une barrière presque insurmontable» écrit
Nerin Gun[67]. Et lorsque Henry-Haye, ambassadeur de France à
Washington, propose à Cordell Hull le transport maritime de milliers
de réfugiés juifs, le secrétaire d'Etat américain
juge «l'idée excellente mais inapplicable, en raison de
l'impossibilité pour les Etats-Unis d'admettre sur leur territoire
un contingent aussi important d'étrangers sans qu'un quota spécial
eût été accordé par voie législative»[68].
Selon Nerin Gun, le Département d'Etat se serait borné
à répondre : «Que les Français se débrouillent
avec leurs Juifs»[69]. La porte des Etats-Unis reste donc fermée
aux populations européennes victimes des persécutions.
L'idée d'une admission qui ne serait que temporaire n'intéresse
ni la Chambre ni le Sénat. Outre linsuffisance de la diffusion
de linformation relative au sort des Juifs dEurope, David
S. Wyman attribue lattitude passive de la société
américaine « au fort courant antisémitisme »[70]
Ce
n'est qu'au début de l'année 1944 que Henry Morgenthau,
secrétaire d'Etat au Trésor, parvient à convaincre
Roosevelt d'agir pour sauver les Juifs. Celui-ci crée alors le
Conseil des réfugiés de guerre (War refugee board), sans
préciser - et ce, afin d'éviter les controverses - qu'il
s'agissait de sauver le maximum de réfugiés juifs. Puis
il accepte la création d'un centre d'accueil temporaire des réfugiés
juifs, sous réserve que ceux-ci soient installés à
l'écart dans l'Etat de New York d'où ils seraient renvoyés
en Europe, à la fin de la guerre.
En
dépit de leur portée limitée, ces dispositions
sont vivement attaquées, comme incompatibles avec la législation
existante. Les avis de la communauté juive américaine
sont eux-mêmes partagés. Notamment ceux qui ont réussi
leur intégration craignent que l'afflux d'immigrants juifs n'accentue
les réactions de rejet dont ils subissent les effets. Attitude
semblable à celle des Français israélites qui,
en France, avant 1939, tenaient à se différencier des
Allemands juifs et craignaient que l'immigration juive ne provoque des
résurgences d'antisémitisme.[71]
On
comprend alors la remarque mordante de Pierre Laval à Pinckney
Tuck[72], lorsque celui-ci lui fait part de ses profonds soucis sur
le sort des enfants juifs. Dans un message du 11 septembre 1942, adressé
à Washington, le chargé d'affaires américain rend
compte : «Dans la conversation, il (Laval) a, par deux fois, ironisé
sur le "ton de haute moralité" adopté par certains
gouvernements au sujet du traitement en France des juifs étrangers,
en soulignant que lesdits gouvernements refusaient en même temps
d'admettre des réfugiés juifs à l'intérieur
de leurs propres frontières. Il mentionne à ce sujet que
les seules offres concrètes qu'il avait reçues à
ce jour provenaient de la République Dominicaine qui avait donné
son consentement à l'admission de 3 000 enfants juifs»[73].
Le
bref regard ainsi porté sur les Etats-Unis révèle
que le sentiment d'antisémitisme, qui reste vivace de 1939 à
1945 dans le peuple américain, est accompagné de l'ignorance
du sort des populations juives d'Europe. Cette ignorance, inséparable
de l'indifférence, est partagée par les Britanniques[74]
et par le monde civilisé. Elle doit être rappelée
et soulignée, au moment où le regard se tourne vers la
France que le désastre du printemps 40 a plongé dans la
nuit allemande.
L'attitude
des grands alliés vis-à-vis de la tragédie vécue
par le peuple juif est-elle l'expression de l'égoïsme national
? ou la manifestation de l'ignorance de la «solution finale»,
c'est-à-dire de la destruction inéluctable de tous les
Juifs d'Europe ? On peut répondre affirmativement à ces
deux questions, si l'on en juge par la déclaration de Moscou,
signée en octobre 1943, par Roosevelt, Staline et Churchill.
Cette déclaration met en garde les responsables du Reich : «Les
Allemands qui participent aux fusillades systématiques d'officiers
italiens ou à l'exécution d'otages français, hollandais,
belges ou norvégiens, ou de paysans crétois, ou qui ont
participé aux massacres infligés au peuple polonais ou
dans les territoires de l'Union Soviétique, dont l'ennemi est
à présent balayé, sauront qu'ils seront ramenés
sur la scène de tous leurs crimes et jugés sur place par
les peuples auxquels ils ont attenté»[75].
Pourquoi,
s'ils avaient eu connaissance du génocide, les trois «Grands»
auraient-ils omis de le condamner dans cet anathème d'où
le mot «Juif» est absent ?
La
Suisse elle-même, outre les mesures discriminatoires qu'elle a
déjà prises, en 1938, à l'égard des juifs[76],
manifeste son ignorance du génocide, quand elle s'oppose formellement,
en septembre 1942, à l'afflux sur son territoire d'étrangers
venant de France[77]. Le chef de la justice fédérale et
des services de police déclare : «Nous ne pouvons pas transformer
notre pays en éponge de l'Europe et accepter par exemple 80 à
90% des réfugiés»[78]. Déjà, en 1938,
le chef de la police des étrangers, H. Rothmund, avait déclaré
: «Les Juifs ainsi que les autres étrangers sont considérés
comme un danger, quant à la surpopulation étrangère.
Par des mesures systématiques et circonspectes, nous avons réussi
à éviter un enjuivement de la Suisse». Cette mentalité
deviendra finalement le principe de base de la politique restrictive
et dure adoptée vis-à-vis des réfugiés au
cours de la Seconde Guerre mondiale[79]. C'est ainsi que «les
Juifs qui ne sont pas considérés comme des réfugiés
politiques ne sont en principe pas admis. En 1942, le Conseil fédéral
ordonne même de refouler des réfugiés dont la vie
était manifestement en danger (...) Le conseiller fédéral,
Edouard von Steiger, pour excuser cette politique, trouvera une image
peu glorieuse : «L'embarcation de sauvetage est pleine»[80].
*
*
*
En
fait, le génocide ne fut révélé au monde
libre qu'en avril 1945, lorsque les forces alliées libérèrent
les survivants des camps d'extermination, et découvrirent les
charniers de l'innommable. Un prix Nobel de la paix, Sean MacBride,
l'atteste : «Ce qui est resté pour moi fondamental, c'est
que le génocide le plus monstrueux de l'histoire de l'humanité
put se développer pendant cinq ans, dans l'ignorance la plus
totale»[81].
Aucun
responsable politique, aucune autorité intellectuelle - tel Einstein,
entre autres - ne l'avait préalablement dénoncé,
afin d'alerter l'opinion internationale. Le célèbre journaliste
juif, Walter Lippmann, « qui traitait pratiquement de toutes les
principales questions dactualité, nécrivit
rien sur lHolocauste » observe David S. Wyman.[82] Or, seule
l'ignorance peut expliquer un tel silence qui, dans le cas contraire,
eût été un crime de complicité avec les bourreaux.
Comment qualifier moins sévèrement le geste de ceux qui
auraient délibérément caché aux victimes
le supplice qui les attendait ?[83]
Dwight
Eisenhower, lui-même, bien que Commandant en chef des forces alliées
et informé à ce titre de tout ce que les services de renseignement
connaissent d'important sur l'ennemi, découvre l'horreur, le
12 avril 1945, à Ohrdruf, Kommando dépendant de Buchenwald.
Et songeant à ceux des G.I. qui doutaient de leur croisade en
Europe, il déclare : «On nous dit que le soldat américain
ne sait pas pour quoi il se bat. Maintenant, au moins, il saura contre
qui il se bat»[84]. Il vient lui-même de comprendre le sens
humain de sa mission.[85]
En
bref, et malgré les rumeurs connues de certains services alliés,
le monde libre ignorait l'existence des camps d'extermination[86]. «Que
savait-on alors des desseins d'Hitler, comme du sort qui attendait les
déportés ? écrit René Rémond. La
réponse de A. Cohen est formelle : les Juifs ne savaient point,
et ce, parce qu'on ne pouvait pas savoir. A cet égard, la chronologie
tranche la question de façon décisive : la "solution
finale" n'a été arrêtée qu'en 1942 ;
elle ne pouvait donc être connue au plus tôt avant le milieu
de cette année (...) Ce fut l'un des secrets les mieux gardés
de la guerre»[87].
Certes,
le monde savait, par la lecture de «Mein Kampf», la haine
qu'Adolf Hitler portait au peuple juif et aux communistes, aussi bien
qu'aux Français. Il savait que, depuis 1933, des camps de concentration,
dans lesquels le taux de mortalité était élevé,
avaient ouvert leurs portes à ceux que rejetait ou qui rejetaient
le régime nazi. Il observait le flot des émigrés
juifs fuyant l'Allemagne, l'Autriche et la Tchécoslovaquie. Il
avait suivi les événements de la nuit du 8 au 9 novembre
1938, dite «nuit de cristal», quand à la suite de
l'assassinat à Paris d'un membre de l'ambassade d'Allemagne par
un jeune réfugié juif polonais, les synagogues allemandes
avaient été incendiées, les vitrines des magasins
juifs brisées, et 30.000 Juifs internés dans des camps
de concentration. Mais il sous-estimait l'ampleur et la violence de
la tragédie qui couvait. A cet égard, est significative
la démarche de Claude Lévi-Strauss qui, au lendemain de
l'armistice, demande à Vichy des papiers pour rentrer à
Paris occupé et prendre son poste à Henri IV[88].
Car
aucun observateur n'avait imaginé qu'un jour de 1942 serait appliquée
la «solution finale», conçue et préparée
dès 1941 par un aréopage de déments. Raymond Aron
en témoigne, qui, à Londres de 1940 à 1944, était
informé, en qualité de journaliste et de rédacteur
en chef de la revue «La France Libre», de tout ce que le
monde libre savait : «Le génocide qu'en savions-nous à
Londres ? Les journaux anglais l'ont-ils évoqué ? S'ils
l'ont fait, était-ce hypothèse ou affirmation ? Au niveau
de la conscience claire, ma perception était à peu près
la suivante : les camps de concentration étaient cruels, dirigés
par des gardes-chiourme recrutés non parmi les politiques mais
parmi les criminels de droit commun ; la mortalité y était
forte, mais les chambres à gaz, l'assassinat industriel d'êtres
humains, non, je l'avoue, je ne les ai pas imaginés et, parce
que je ne pouvais les imaginer, je ne les ai pas sus»[89]. Ernst
Jünger évoque ce sujet et cite dans son Second journal parisien
un commentaire paru en 1772 sur le procès de la Brinvilliers
: « Les grands crimes, loin de se soupçonner, ne simaginent
même pas »
Commentant
l'événement, Léon Poliakov, qui vécut ces
temps de détresse en zone occupée puis en zone libre,
écrit : «Pour ma part, j'ai toujours pensé, contrairement
à l'opinion commune, que Laval, qui n'était nullement
antisémite, ne mérite pas sa mauvaise réputation.
Ma conviction d'historien est qu'à l'époque, en été
1942, il ignorait, comme tout le monde en France, l'existence des chambres
à gaz. On pensait que ce serait une vie dure, pénible,
mais on ne pensait pas à des meurtres d'enfants»[90]. Et
lors d'une «radioscopie», interrogé par Jacques Chancel
qui s'étonne de ce jugement et demande si le Maréchal
était, lui, antisémite, Poliakov répond : «Pas
plus»[91].
André
Frossard n'est pas moins clair quand il évoque la «Baraque
aux Juifs» du Fort Montluc, à Lyon, où aucun, parmi
«les centaines de centaines» de ses compagnons d'infortune
«n'avait la moindre idée du sort qui l'attendait en Allemagne,
et pourtant il y avait là ... des esprits curieux». Car
ces prisonniers «s'imaginaient qu'ils seraient envoyés
dans un camp de travail et qu'ils y seraient sans doute malheureux,
mais moins qu'en prison ...» Aussi, lors de leur embarquement
pour l'au-delà inconnu, avaient-ils «un dernier regard
presque compatissant pour ceux qui ne partaient pas ... Moi-même,
lorsque j'ai appris le 12 août 1944 que je serais déporté
le 16, j'ai accueilli la nouvelle avec une sorte de soulagement. Ni
en prison, ni au-dehors, je n'ai entendu quelqu'un parler de la «solution
finale» avant le retour des rescapés et le dévoilement
de l'horreur»[92].
Jean
Borotra, dont le nom et la prestigieuse carrière sportive sont
synonymes de loyauté, a vécu ce que rapporte André
Frossard. Il écrit : «Au cours de l'été 1942,
à l'époque de la rafle à Paris des Juifs étrangers
et apatrides, personne, en France, n'avait connaissance de la «solution
finale», de l'holocauste du peuple juif. On croyait que les Juifs
arrêtés allaient être envoyés dans des camps
de travaux forcés où ils travailleraient au profit de
la machine de guerre allemande, ainsi que de nombreux Juifs et non-juifs
le faisaient déjà depuis quelques années. Je pensais
que ce serait mon propre sort, quand je fus déporté à
Sachsenhausen, le 30 novembre 1942, et que je vis sur le portail du
camp «Arbeit macht frei»[93].
Elie
Wiesel n'en savait pas plus. Dans son livre La Nuit, il témoigne
qu'au printemps 1944 aucun membre de la communauté juive hongroise,
dont son père était le rabbin, ne croyait à la
réalité de l'extermination des Juifs. On savait qu'il
y avait eu des déportés mais «quelques jours après
leur départ, on disait qu'ils se trouvaient en Galicie où
ils travaillaient, qu'ils étaient même satisfaits de leur
sort !». Et dans une introduction à l'ouvrage The holocaust
in Hungary, 40 years later, le Prix Nobel de la Paix écrit :
«Le 19 mars 1944, l'Allemagne occupe la Hongrie. Je me souviens,
c'était le printemps (...) Alors que nous étions en train
d'étudier, quelqu'un vint et dit que les Allemands venaient d'arriver.
Nous sortîmes et vîmes les tanks. Les premiers Allemands
étaient polis et nous pensâmes : Bien, ceci aussi passera»[94].
En fait, deux mois plus tard, il se retrouve avec les siens à
Birkenau où les compatriotes juifs qui les ont précédés
s'étonnent qu'ils n'aient pas su le sort qui les attendait. Elie
Wiesel avoue, dans La Nuit : «Oui, nous l'ignorions. Personne
ne nous l'avait dit».
Alors,
pourquoi l'histoire médiatisée laisse-t-elle entendre
- quand elle ne l'affirme pas - qu'au moment des rafles de 1942, les
autorités et la police françaises savaient ce que ne savaient
toujours pas, en 1944, une communauté juive de Hongrie et son
rabbin ? Et pourquoi ne parle-t-elle jamais des cheminots qui transportaient
les déportés vers un destin dont ils ne pouvaient imaginer
l'indicible horreur ?
Cette
ignorance, des millions de combattants des armées alliées
ou des organisations de la Résistance la partageaient avec Dwight
Eisenhower. Albert Chambon, ancien Ambassadeur de France, qui fut déporté
à Buchenwald pour faits de Résistance, en témoigne
dans son ouvrage Quand la France était occupée : «Même
les Résistants, arrêtés après trois ou quatre
ans d'activité dans la Résistance, ignoraient le sort
exact de leurs camarades déportés avant eux. De même
les communautés juives les mieux averties ignoraient l'horreur
de la solution finale (...) Après être resté trois
mois au secret à Fresnes (...) le départ pour la déportation
a été, pour moi, une sorte de soulagement. Bien sûr
(...) chacun était bien convaincu que «là-bas»
la vie serait dure, difficile. Mais on avait la vie sauve, on n'était
plus seul et on se trouvait à l'air libre (...) Les réactions
de l'opinion publique mondiale lors des révélations faites
par les Alliés pénétrant les premiers dans ces
camps, attestent à quel point il s'agissait, en effet, de révélation,
c'est-à-dire de ce qui, jusqu'alors, était resté
inconnu, secret»[95].
Se
référant à André Kaspi et à Asher
Cohen, Jean-Marc Varaut écrit à son tour «que les
Juifs ne savaient pas le sort qui attendait les déportés,
puisqu'on ne pouvait pas savoir. Ce qui, commente-t-il, nous invite
à éviter des jugements péremptoires rétrospectifs,
cinquante ans après (...) Ce qui vaut pour les Juifs français,
myopes devant la dimension européenne de la politique antijuive
nazie, vaut évidemment pour les fonctionnaires français
engagés au quotidien dans la dialectique des fins et des moyens
et qui avaient en charge la vie et la survie de leurs citoyens»[96].
Etant
donné l'absence de tout écrit officiel rendu public pendant
la période 40-44, et qui leur serait contraire, les précédents
témoignages revêtent une valeur historique que leur confère
la qualité de leurs auteurs[97]. Témoignages historiques,
car viendra le temps où les acteurs et spectateurs de la seconde
guerre mondiale auront cessé de vivre. Alors, les maîtres
de la désinformation auront le champ libre pour transmettre aux
nouvelles générations une pseudo-histoire qui, parmi ses
contrevérités, enseigne déjà ou laisse entendre
que l'existence des camps d'extermination était connue de tous,
donc du Maréchal et du gouvernement français. Ainsi se
façonne insidieusement, entre le génocide perpétré
par l'idéologie nazie et les dispositions prises en France, en
1940, à l'encontre des Juifs, un amalgame dont le liant est la
poignée de main de Montoire.
Infamie
! Car si le génocide juif est un crime indicible que l'humanité
ne doit pas oublier - comme celui qui, voici deux siècles, coûta
la vie à 400 000 Français, coupables aux yeux de leurs
bourreaux de rester fidèles à leur Dieu et à leur
Roi - il est non moins avéré que le maréchal Pétain
et ses gouvernements ne peuvent être accusés d'avoir appliqué
une politique d'hégémonie idéologique, initiatrice
de crimes contre l'humanité. Tel est le verdict de la Chambre
d'accusation de la Cour d'appel de Paris, laquelle dans l'ordonnance
de non-lieu rendu le 13 avril 1992, juge que «l'Etat vichyssois
(...) ne peut (...) être qualifié d'Etat pratiquant une
politique d'hégémonie idéologique».
Les
faits confirment ce jugement.
*
*
*
Au
début de l'été 1942, Knochen[98], commandant de
la police de sûreté et des services de sécurité
(BdS), informe Laval que le Führer a décidé de déporter
tous les Juifs, hommes, femmes et enfants, résidant en France.
Aucune distinction ne sera faite entre les Juifs de nationalité
française et les étrangers ou apatrides. Cette décision
a déjà été notifiée au Préfet
de police de Paris[99].
Telle
est la situation devant laquelle le chef du gouvernement se trouve brutalement
placé. Il réagit immédiatement auprès du
chef des SS et de la police en France, Oberg[100]. Ce dernier lui propose
un compromis aux termes duquel les juifs français seraient épargnés,
pour l'instant, si la police française participait à l'opération
: «Les trains sont prêts, explique Oberg. Ils doivent être
remplis coûte que coûte. Le problème juif n'a pas
de frontières pour nous. La police doit nous aider, sinon nous
procéderons aux arrestations sans faire de distinction entre
les Juifs français et les autres»[101]. Et il certifie
que les Juifs doivent être envoyés en Pologne où
l'on créerait pour eux un «Etat juif».
Chantage
odieux devant lequel le chef de gouvernement et le Maréchal,
après avoir tenté d'exclure la police française
d'une opération déshonorante, ne peuvent que s'incliner.
Non pas, comme le clament leurs contempteurs, en donnant leur aval à
l'arrestation des Juifs étrangers et apatrides, mais, affirme
Laval, pour protéger les Français juifs : «Je ne
pouvais agir autrement que je l'ai fait, sans sacrifier nos nationaux
dont j'avais d'abord la garde. Le droit d'asile n'a pas été
respecté. Comment pouvait-il l'être dans un pays occupé
par l'armée allemande, et comment les Juifs pouvaient-ils être
protégés dans un pays où sévissait la Gestapo
?»[102]
Hilberg
reconnaît qu'en «renonçant à épargner
une fraction, on sauva une grande partie de la totalité»[103].
Le
16 juillet 1942, à Paris, la police municipale participe à
une rafle ordonnée par l'appareil SS qui, pour exiger son intervention,
se réfère aux droits de la puissance occupante et à
l'article III de la convention d'armistice. Elle devient ainsi l'instrument
aveugle de l'entreprise nazie dont elle ignore la finalité. Aux
critiques sur son action, le procureur général Mornet
opposera lui-même, lors du procès du Maréchal, un
jugement qui rappelle la tragique complexité des événements
de l'époque, et l'absurde du comportement de nombre de leurs
acteurs : «Il ne faut pas oublier, déclarera-t-il, en ce
qui concerne la police parisienne, l'admirable cessation de service
de tous les agents de police qui se sont constitués en armée
pour défendre leur préfecture contre les assauts de l'ennemi
et lutter sur les barricades pour la libération de Paris»[104].
Qui peut douter que ces mêmes hommes eussent refusé d'intervenir
le 16 juillet 1942, s'ils avaient su qu'ils se rendaient complices d'un
génocide ? Et quid des cheminots qui vont assurer le transport
des Juifs, notamment à partir de la zone libre vers la zone occupée
? Comment auraient-ils su, policiers et cheminots, en 1942, ce que le
monde entier ignorait encore en 1944, et ne découvrit qu'en 1945
?
Leur
intervention se traduit par l'arrestation de 12.884 Juifs dont 3.031
hommes, 5.802 femmes et 4.051 enfants[105]. L'objectif des SS n'est
pas atteint. Il était de 22.000 arrestations. Lors du procès
de Xavier Vallat qui fut, à Vichy, Commissaire aux affaires juives,
le docteur Nora, israélite, témoignera : «... Xavier
Vallat se considérait certainement comme obligé de défendre
les Français israélites et, en particulier, les anciens
combattants qui, pour lui, ne devaient pas être dissociés
de la collectivité française. Par lui, j'ai pu connaître
la date de certaines grandes rafles et, en particulier, celle du 16
juillet 1942, indiscrétion voulue par lui et qui nous permit
de sauver environ 10.000 israélites. L'ordre allemand était
l'arrestation de 25.000 Juifs. Douze à treize mille seulement
furent arrêtés»[106].
Derrière
ces chiffres se cache l'indicible tragédie vécue par les
enfants séparés de leurs parents et qui, les uns comme
les autres, vont être rassemblés dans des camps, puis entassés,
tel du bétail, dans des wagons avant d'être acheminés
vers l'Est, vers leur destin[107].
La
réaction du peuple français est unanime dans sa spontanéité,
tant en zone occupée qu'en zone libre d'où 10 410 Juifs
allemands ou étrangers ont dû être remis à
l'occupant[108]. Les hommes d'Eglise sont les porte-voix d'une opinion
révoltée. Une lettre du cardinal Suhard, archevêque
de Paris, parlant au nom des cardinaux et évêques de France,
suivie de celle du pasteur Boegner et d'un communiqué du Comité
national de l'Eglise réformée, alertent le Maréchal
au cours de l'été 1942. Leurs interventions accompagnent
une lettre du Consistoire central qui évoque un degré
de barbarie que l'histoire a rarement égalé ; démarche
qui précède une protestation solennelle[109]. Enfin et
alors que les Préfets informent le gouvernement, les lettres
pastorales de Monseigneur Saliège à Toulouse, de Monseigneur
Delay à Marseille, du Cardinal Gerlier à Lyon, de Monseigneur
Théas à Montauban dénoncent la cruauté de
l'événement et en appellent aux exigences de la justice
et aux droits de la liberté.
«France,
chevaleresque et généreuse, je n'en doute pas, tu n'es
pas responsable de ces erreurs», écrit Monseigneur Saliège.
Et tandis que le Cardinal Gerlier mesure «les difficultés
auxquelles doit faire face le gouvernement», un communiqué
du Conseil national de l'Eglise réformée de France déclare
ne pas ignorer «ni méconnaître l'extrême complexité
des situations devant lesquelles les autorités du pays se voient
placées».
«Il
faut arrêter ce déshonneur». Tel est le cri du Maréchal
s'adressant à Laval le 24 juillet 1942. Mais que peut faire le
chef du gouvernement ? L'Allemand est tout-puissant et rien ne peut
le dissuader de poursuivre son entreprise de déportation qui
porte sur des millions de Juifs d'Europe. Faut-il discuter, pour tempérer
sa furie, ou refuser tout dialogue et, partant, laisser les SS opérer
à leur guise, en étendant à la France les méthodes
expéditives appliquées en Pologne ? En un mot, doit-on
permettre à l'occupant de poloniser la France, donc de déporter
tous les Juifs, étrangers ou français, et, parmi ceux-ci,
les Alsaciens auxquels le profond attachement du Maréchal est
connu ?
*
*
*
Le
18 août 1942, Pinckney Tuck, chargé d'affaires américain
à Vichy, est reçu par Pierre Laval. Il rend compte de
sa visite par message adressé, le 26 août, à Washington[110].
Il souligne qu'il a appelé l'attention de Laval sur le caractère
révoltant de la séparation des enfants dont les documents
d'identification ont été détruits à dessein,
de sorte qu'ils ne pourront jamais rejoindre leurs parents en exil.
Il ajoute : Laval mit aussitôt en doute cette relation des faits,
et dit qu'il ne voulait pas admettre que des enfants eussent été
séparés de leurs parents. Il me demanda de lui en fournir
la preuve. Et Tuck conclut : «Je suis amené à la
conclusion que l'arrestation et la déportation de ces Juifs (...)
peuvent constituer une tentative partielle de Laval pour satisfaire
la demande par le gouvernement allemand de travailleurs. Selon des informations
dignes de foi, les Juifs déportés ont été
envoyés en Lorraine, Pologne et Ukraine ...»
Il
s'agit là d'un témoignage historique[111] qui prouve,
sans la moindre ambiguïté, que Tuck et Laval, à la
mi-août 1942, ignoraient le génocide, pensaient que les
déportés allaient peupler un Etat juif dans l'Est européen,
et jugeaient donc qu'il était révoltant de séparer
les enfants des parents.
Pierre
Laval avait lui-même demandé - et il en avait rendu compte
en Conseil des ministres, le 16 juillet 1942, que «dans une intention
d'humanité, les enfants y compris ceux de moins de 16 ans, soient
autorisés à accompagner leurs parents».
Ce
qui lui vaudra, ainsi qu'au Maréchal, la perfide accusation de
l'histoire médiatisée qui, sous forme directe ou allusive,
verra dans ce geste une manifestation de complicité avec les
bourreaux nazis. Commentant cette question, René Rémond
cite Asher Cohen, lequel suggère que la proposition de Pierre
Laval a été inspirée «par une pensée
d'humanité, le souci de ne pas séparer les familles, dans
l'ignorance où le président du Conseil était de
la destination finale : l'idée ne lui serait pas venue qu'il
envoyait ces malheureux enfants à la mort»[112].
«En
fait, écrit Léon Poliakov, tout tourne autour d'une phrase
de Dannecker, le chef du Service juif en France, qui écrivait
que pour l'instant il ne fallait déporter les Juifs qu'à
partir de l'âge de seize ans, ce à quoi Laval ajoutait
qu'il fallait leur adjoindre leurs enfants, en vue du regroupement familial.
Bref, je pense qu'il ignorait que ces enfants allaient être tués
sur place - un petit point d'histoire»[113].
Cette
opinion surprendra ceux qui établissent un lien de cause à
effet entre les mesures prises par le gouvernement français à
l'encontre des Juifs de France et le génocide perpétré
par les nazis. Bergson, dans un essai sur le possible et le réel,
leur propose des éléments de réflexion : «Comment
ne pas voir que si l'événement s'explique toujours, après
coup, par tels ou tels des événements antécédents,
un événement tout différent se serait aussi bien
expliqué, dans les mêmes circonstances, par des antécédents
autrement choisis - que dis-je ? par les mêmes antécédents
autrement découpés, autrement distribués, autrement
aperçus enfin par l'attention rétrospective ? D'avant
en arrière se poursuit un remodelage constant du passé
par le présent, de la cause par l'effet»[114].
En
termes plus concrets, comment ne pas voir que les déportations
des Juifs en France eussent été exécutées
tout aussi «efficacement» sans l'antécédent
du statut des Juifs de 1940, et que celui-ci n'interféra en rien
sur la décision du génocide prise à Wansee en janvier
1942 ?
*
*
*
En
novembre 1942, en écho au débarquement allié en
Afrique du Nord, lui-même suivi de l'invasion de la zone libre
par la Wehrmacht, la crainte se répand, dans la collectivité
juive, de voir Pétain quitter la France pour rallier Alger, et
Laval abandonner le gouvernement. Le Grand rabbin Hirschler, qui devait
périr dans la tourmente, rend visite au secrétariat général
du gouvernement, à Vichy, et s'inquiète de savoir si celui-ci
«continuait malgré les événements d'Afrique».
Sur la réponse affirmative qui lui est faite, il déclare
: «Je suis rassuré. Pour moi, tous les Juifs sont mes enfants.
Mais, je connais bien M. Laval et je sais ses difficultés. Les
Juifs français n'oublieront jamais ce qu'il a fait pour eux»[115].
L'un
d'entre eux, Emmanuel Berl, témoignera avec éclat de son
attachement à Pierre Laval, lorsqu'il écrira, le 10 mars
1954 : «Chez cet homme méconnu et complexe qui pouvait
être si habile, et auquel il répugnait tellement d'être
adroit, la qualité maîtresse était, il me semble,
la bonté»[116]. En février 1943, le Maréchal
lui-même reçoit, de façon très ouverte, le
Grand Rabbin qui se déclare enchanté de son audience[117].
Au
lendemain de l'armistice, Léon Blum avait demandé au Maréchal
de veiller à ce que le traitement des prisonniers de guerre de
confession israélite soit celui de tous les Français prisonniers,
sans distinction de race ou de religion. Les assurances qu'il avait
alors reçues seront respectées, malgré les pressions
allemandes. Le Grand rabbin de Paris, Julien Weill, témoignera,
lors du procès de Georges Scapini, ambassadeur des prisonniers,
que, grâce à la Mission que dirigeait l'accusé,
«nous avons pu éviter le pire en ce qui concerne ceux d'entre
nous qui se trouvèrent en captivité»[118].
Cette
protection des prisonniers est étendue à celle des Juifs
d'Afrique du Nord. Car, si ceux-ci sont victimes de l'abolition du décret
Crémieux, ils bénéficient en revanche d'un armistice
qui, dans leur cas particulier, n'a jamais autant mérité
le qualificatif de sauveur. En effet, les 400.000 Juifs du Maghreb -
120.000 en Algérie, 80.000 en Tunisie et 200.000 au Maroc - ne
connaîtront pas les affres du dessein que les nazis poursuivent
avec une obstination qui se manifeste lors de l'occupation de la Tunisie,
par la Wehrmacht, de novembre 1942 à mai 1943.
Dès
l'arrivée des forces allemandes à Tunis, un Einsatzcommando[119]
arrête les dirigeants de la communauté juive, puis les
libère contre le versement d'une amende de 20 millions de francs,
et, sous menace de mort, les contraint à créer le service
du travail forcé de leurs coreligionnaires. Ceux-ci sont ensuite
affectés à la construction d'ouvrages de fortification
sur la première ligne de front. Ce n'est que le premier pas d'une
marche dont on sait l'itinéraire sans retour. Marche interrompue
par la capitulation des forces de von Arnim, en mai 1943 à l'issue
d'une bataille au cours de laquelle les unités issues de l'armée
dite de Vichy, et commandée par Juin, se couvrirent de gloire.
Evoquant ces mois d'oppression, Hilberg écrit : « Les 80.000
Juifs ne bougèrent pas, pétrifiés par la violence
de la tornade qui s'était abattue sur eux»[120].
*
*
*
«Monsieur
le tortionnaire, j'entends beaucoup trop parler de vous»[121].
Telle est l'apostrophe adressée par Pétain à Darquier
de Pellepoix qui, depuis le mois de mai 1942, a remplacé Xavier
Vallat à la tête du Commissariat aux affaires juives. Le
Maréchal avait lui-même déclaré au Grand
rabbin Isaïe Schwartz : «Tant que je serai vivant, je n'accepterai
jamais que cette ignominie qu'est l'étoile jaune soit appliquée
en zone Sud»[122]. Il exprime ainsi les sentiments de l'Eglise
et du peuple français devant une entreprise qui, si elle ne peut
pas être arrêtée par des mots, doit être freinée
par tous les moyens possibles.
Ce
freinage, opéré dès octobre 1942, est concrétisé
par des chiffres : en cinq mois, du 5 juin 1942 au 11 novembre 1942,
40.839 Juifs ont été déportés, dont 33.000
en onze semaines, du 17 juillet au 30 septembre ; il faudra à
l'occupant plus de dix-neuf mois pour en déporter 34.000 autres[123].
Il est dénoncé, dans un rapport du 12 février 1943,
établi par l'adjoint d'Oberg, Knochen. Celui-ci accuse le Maréchal
et le secrétaire général de la police de «faire
tout ce qu'ils peuvent pour empêcher la déportation des
Juifs français». Ce rapport du 12 février 1943 se
réfère à une conversation avec Eichmann[124]. Il
souligne que «le Maréchal se déclare avec la plus
grande énergie contre le fait que des juifs de nationalité
française soient mis dans des camps de concentration ou évacués.
Pétain menace même de se retirer». Il rappelle que
celui-ci s'est formellement opposé au port de l'étoile
jaune «en zone nouvellement occupée»[125]. Il ajoute
: «En entreprenant maintenant la solution finale de la question
juive, il faut tenir compte que Pétain s'y opposera». Et,
dans un rapport du 6 mars 1943, Röthke rend compte que, vu l'attitude
du Maréchal, seule la contrainte peut lui permettre de disposer
des forces de police. Quant à Knochen, il déclarera le
24 avril 1950 : «Le maréchal Pétain a été
bien vite considéré comme étant en réalité
resté un ennemi dangereux pour l'Allemagne. Tous les rapports
de nos services (...) reflétaient la même opinion».
*
*
*
La
menace nazie prend un caractère plus aigu avec les demandes réitérées
visant à dénaturaliser les Juifs ayant acquis la nationalité
française après 1927. Le rapport de Röthke, du 6
mars 1943, expose le plan nazi : «Demander au gouvernement français
(...) la promulgation d'une loi retirant la nationalité française
aux Juifs naturalisés postérieurement à 1927 où
à 1933. Remise des Juifs devenus ainsi apatrides, en vue de leur
déportation». Termes qui soulignent la protection que leur
nationalité peut apporter aux Juifs français. Mais comment
le gouvernement va-t-il agir, face aux nouvelles exigences allemandes
?
A
l'instar de l'organisme qui avait fonctionné pendant la première
guerre mondiale, une Commission avait été créée
en 1940, dans le cadre de la loi du 22 juillet 1940 relative à
la révision des naturalisations et des acquisitions de nationalité
survenues depuis 1927. Cette loi concernait tous les justiciables, sans
distinction de race et de religion.
Divisée
en 3 sous-commissions qui siègent à partir du 1er janvier
1941, la Commission, - à laquelle appartient Mornet, bientôt
procureur général au procès du Maréchal
- étudie 250.000 dossiers concernant 900.000 personnes. Ses travaux
sont conduits en toute indépendance vis-à-vis de l'occupant.
Toute proposition de retrait doit être examinée, avant
décision, par une sous-commission spéciale composée
des trois présidents de sous-commission. Les justiciables bénéficient
d'un recours gracieux.
Le
24 mars 1942, le président de la Commission, M. Roussel, conseiller
d'Etat, est reçu par le Maréchal. Il lui expose la jurisprudence
bienveillante, humaine et sans aucune préoccupation raciale ou
politique qui guide les travaux. Un seul but : l'intérêt
supérieur du pays. Le bilan, à cette date, est éloquent
: «Nous n'atteignons pas, déclare Roussel, trois pour cent
du nombre des naturalisés». Le Maréchal félicite
et remercie les membres de la Commission de la qualité humaine
de leurs travaux[126].
Ces
travaux sont toujours en cours lorsque, à la mi-43, l'occupant
exprime à Laval le désir qu'une loi soit promulguée,
portant dénaturalisation des Juifs naturalisés après
1927. Devant le refus catégorique du Maréchal et de Laval,
les nazis font connaître à celui-ci qu'il n'y a pas de
discussion possible : leurs désirs sont des ordres. C'est alors
que Laval, en plein accord avec le Maréchal, appelle l'attention
des Allemands sur le fait qu'une législation existe déjà
et que son application est du ressort de la Commission Roussel. Le 28
août 1943, celui-ci est de nouveau reçu par le Maréchal
qui lui fait part de son «angoisse» au sujet des naturalisés
juifs. Roussel, tout en exprimant ses regrets que les travaux de sa
Commission puissent prendre une orientation nouvelle, assure le Maréchal
qu'il prendra toutes mesures pour éviter que les Juifs naturalisés
n'aient à en subir les conséquences. Pétain manifeste
alors son soulagement. «Ah ! ... mais alors c'est très
bien comme cela (...) je suis très heureux de savoir que la Commission
prendra ces mesures»[127].
Le
président Roussel, dans sa déposition lors du procès
du Maréchal, précisera que ces mesures consistèrent
à ne jamais dénaturaliser un Juif dont l'adresse était
connue et qui, par conséquent, pouvait être saisi par l'occupant.
Il respecte ainsi l'esprit de résistance que Pétain avait
manifesté le 19 juillet 1943, dans une lettre signée par
son Secrétaire général, Jean Jardel : «Le
Maréchal demande que M. Pierre Laval intervienne immédiatement
auprès des autorités d'occupation afin de faire cesser
un régime d'exception appliqué en particulier à
des Français dont certains n'ont commis d'autre délit
que d'être juifs»[128].
Bien
qu'un problème aussi douloureux que celui du sort des Juifs de
France ne puisse être traité en termes statistiques, il
importe de citer des chiffres. Selon les statistiques données
par Raul Hilberg, les collectivités juives d'Autriche, de Belgique,
de Tchécoslovaquie, d'Allemagne, de Grèce, des Pays-Bas,
du Luxembourg, de Pologne et de Yougoslavie, ont subi, au cours de la
guerre, un taux global de pertes s'élevant à 93.8%[129].
S'agissant
de la France, l'état numérique des déportés,
établi en date du 6 mars 1943, par les services nazis, chiffre
à 49.000 le nombre de Juifs étrangers et à 3.000
celui des Juifs français[130]. C'est à partir de ce dernier
chiffre que des évaluations avaient été avancées,
au cours des années 50 et 60, qui estimaient qu'environ 5% des
Juifs français avaient disparu dans la tourmente. Ce taux était
confirmé au lendemain de la guerre par le rapport de la Commission
d'enquête anglo-américaine sur la question palestinienne.
Le pourcentage des Juifs étrangers déportés de
France et disparus s'établissait alors à environ 40%.
Ces
pourcentages ont été revus à la hausse pour les
Juifs français et à la baisse pour les Juifs étrangers.
Une étude[131], publiée par l'Institut d'histoire du temps
présent, reprend des travaux effectués à partir
de listes nominatives, et fournit les données suivantes :
-
Population juive en France en 1940 : 330.000 dont la moitié était
de nationalité étrangère.
-
Population juive déportée entre le printemps 1942 et l'été
1944 : 76.000 dont 24.000 de nationalité française.
-
3% des déportés ont survécu.
Le
calcul permet à partir de ces données d'établir
le bilan suivant :
-
23.300 Français juifs, soit 14% de la communauté juive
française, sont morts en déportation.
-
50.500 Juifs étrangers ou apatrides, soit 30.6% de leur population,
sont morts dans les mêmes conditions.
C'est-à-dire
que 86% des Français juifs et près de 70% des Juifs étrangers
de France ont survécu à la tourmente, alors que moins
de 7% de leurs coreligionnaires d'Europe échappaient au génocide.
Ces
taux ne tiennent pas compte de la protection assurée aux 400.000
Juifs d'Afrique du Nord, dont 120.000 dans les départements français
d'Algérie. Qui peut douter - notamment après la brève
incursion des Einsatzkommando en Tunisie - que nombre d'entre eux ne
durent de survivre qu'à l'armistice de juin 40 et à la
stratégie qui interdit alors à la Wehrmacht et à
l'appareil nazi de prendre pied au Maghreb, et de mettre à exécution
la promesse que le Führer avait faite au Grand Mufti de Jérusalem
d'anéantir tous les Juifs vivant en territoire arabe ?[132]
Ainsi,
730 000 juifs (400 000 en Afrique du Nord et 330 000 en Métropole)
vivaient, en 1940, dans la mouvance française. 76 000 furent
déportés dont 3% seulement survécurent. Cest
donc 90% des juifs résidant en France et en Afrique du Nord qui
échappèrent à la solution finale et 10% qui en
furent victimes. Ce taux de 90% est à comparer avec celui de
6% qui sapplique aux survivants de lensemble des collectivités
juives dAllemagne, dAutriche, de Belgique, de Grèce,
du Luxembourg, des Pays-Bas, de Pologne et de Yougoslavie.[133]
*
*
*
Les
chiffres qui précèdent sont parfois rapportés à
ceux du Danemark et de l'Italie où les taux de déportation
furent plus bas qu'en France. Une brève analyse montre la légéreté
des conclusions que l'on peut tirer d'une comparaison superficielle
entre des situations politiques et sociales essentiellements différentes.
En
effet, au Danemark, pays non belligérant de 5 millions d'habitants,
la population juive s'élevait à 6 500 âmes soit
0,13 % de la population totale - contre 0,8 % en France. Et, selon Raul
Hilberg, la collectivité juive «n'exerçait guère
d'influence dans le pays». On trouvait 31 de ses membres dans
la fonction publique, 35 avocats, 21 artistes, 14 journalistes et aucun
rédacteur en chef.
Ce
n'est qu'en septembre 1943, au lendemain de la dissolution de l'armée
danoise, qu'une opération de déportation est envisagée
par l'occupant. Effectuée le 1er octobre, elle se limite à
477 juifs[134]. Quant au reste de la collectivité, il bénéficie
de l'accueil que la Suède a proposé au Reich. Des navettes
de bateaux de pêche évacuent, en octobre 1943, vers la
Suède, 5 919 juifs, 1 301 demi ou quart-juifs et 686 non-juifs
mariés à des juifs. Résultat remarquable, mais
qui ne peut être comparé au cas de la France, belligérante
et vaincue, dont les voisins, Suisse comprise, refusent de recevoir
des réfugiés juifs.
Poussant
plus loin leur comparaison fantaisiste, les contempteurs du Maréchal
érigent le roi de Danemark en modèle de résistant
aux persécutions racistes dirigées par l'appareil nazi.
Ils inventent la légende de Christian X qui, selon eux, s'était
élevé contre l'occupant en portant l'étoile jaune
imposée à ses sujets de confession juive. Légende
assortie, bien entendu, de la fable selon laquelle Pétain, lui,
n'avait pas su imiter un aussi noble exemple.
Sa
Majesté la reine Margrethe II, petite-fille de Christian X, fait
justice de ces balivernes. Dans son ouvrage, Le métier de Reine,
elle écrit : «L'une des histoires que l'on entend le plus
souvent, à propos de la période de l'occupation et que
je démens obstinément chaque fois que je l'entends, c'est
la fable selon laquelle Christian X aurait manifesté ses opinions
en portant l'étoile jaune. L'histoire est belle symboliquement,
mais sans rapport avec la réalité (...) je ne peux prolonger
un mythe quand je sais qu'il n'est pas fondé ; ce serait malhonnête
(...) En réalité, les Allemands n'ont jamais osé
insister pour que les Juifs danois portent l'étoile jaune»[135].
On
sait qu'ils n'osèrent pas plus avec Pétain, en zone Sud
et en Afrique du Nord.[136]
Quant
à l'Italie, alliée de l'Allemagne, elle n'était
soumise à aucune obligation de déporter ses propres citoyens
juifs. Edictée en 1938, sa sévère législation
antisémite, pas plus que la loi française portant statut
des Juifs, ne comportait de mesures de cet ordre. Mais, la chute de
Mussolini, le 25 juillet 1943, suivie de l'armistice demandé
par le gouvernement Badoglio, place le territoire italien sous le joug
nazi. Les déportations commencent en octobre 1943. Elles prendront
fin en août 1944. Elles auront donc duré trois fois moins
longtemps qu'en France. Ce qui explique un taux de 17% apparemment inférieur,
mais qui, rapporté à la durée, est supérieur[137].
Ces
brèves analyses comparées répondent à l'histoire
manichéenne en montrant que celle-ci n'hésite pas à
manipuler les faits dans le seul but de diaboliser Pétain. Il
est certain que nul ne peut aujourd'hui affirmer que le Maréchal,
le gouvernement, les Français, les policiers, les cheminots ...
ne pouvaient pas s'opposer plus efficacement à la sauvagerie
nazie. Mais il est non moins certain que sans Pétain, c'est-à-dire
sans l'armistice, sans la protection relative de la zone libre, sans
la survie d'une administration et d'une société civiles,
les Juifs de France - Français, étrangers, apatrides -
auraient tous connus le martyre de leurs coreligionnaires européens
dont une infime minorité survécut à la tourmente.
Les
farouches contempteurs du Maréchal s'attachent à attribuer
les résultats de cette protection relative, non pas au Maréchal
et à son gouvernement, mais à la «société
civile» et à des institutions religieuses. Comment expliquer
alors que, dans les pays européens sans Maréchal, ladite
société et lesdites institutions soient restées
aussi peu efficaces ? Comment imaginer que c'est la société
civile qui a protégé tous les Français juifs prisonniers
de guerre ? qui a assuré la protection physique des 400 000 Juifs
d'Afrique du Nord ? qui a interdit le port de l'étoile jaune
en zone libre, même après l'occupation de celle-ci par
la Wehrmacht ?
L'histoire
sait que ces faits sont à porter au seul crédit du gouvernement
français. Ils constituent la preuve irréfutable que, si
le statut des Juifs fut une mesure administrative inique, et si les
déportations vers un destin inconnu furent des actes irréparables
imposés par l'occupant, il n'y eut pas, dans l'esprit du soldat
qui veillait au chevet de la France, la moindre volonté de pratiquer
une politique d'hégémonie idéologique dont la disparition
physique d'êtres humains aurait été l'expression.
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Simone
Weil, partie de France, en 1942, avec le regret de perdre «le
réconfort (...) d'avoir part à la souffrance du pays»
et avec le sentiment d'avoir «commis un acte de désertion»[138],
écrit de New York, en novembre 1942, quelques jours avant son
départ pour Londres où elle mourra en août 1943
: «... Je n'aime pas beaucoup entendre des gens, parfaitement
confortables ici, traiter de lâches et de traîtres ceux
qui, en France, se débrouillent comme ils peuvent dans une situation
terrible. (...) Je crois que Pétain a fait à peu près
tout ce que la situation générale et son propre état
physique et mental lui permettaient de faire pour limiter les dégâts»[139].
Annie
Kriegel opine dans le même sens : «Il y a une jeune école
historique qui veut mener une sorte de guerre privée et qualifiée
d'héroïque contre le gouvernement de Vichy. Il me paraît
absurde de renverser les choses au point de dire que non seulement le
gouvernement a été complice mais qu'il a pris l'initiative
d'une entreprise de répression des Juifs. Je me demande parfois
si, contrairement à l'idée commune, la part de sacrifice
dans la politique et la conduite du maréchal Pétain n'ont
pas eu des effets plus certains et positifs sur le salut des Juifs que
sur le destin de la France»[140].
Justice
est ainsi rendue à celui qui, prenant le peuple français
pour juge, déclarera à la première audience de
son procès : «L'histoire dira tout ce que je vous ai évité,
quand mes adversaires ne pensent qu'à me reprocher l'inévitable»[141].
L'inévitable,
ce fut, durant quatre longues années, l'occupation de la France
par les démiurges de la nuit allemande, aux ordres du forcené
qui, dans sa tanière de la Chancellerie, dictera, le 30 avril
1945, avant de se suicider, son "Testament politique" et sa
haine du peuple juif[142]. Une haine dont les indicibles manifestations
criminelles donnent la mesure de ce qui fut évité. Il
appartient à l'Histoire de le rappeler, comme le fit Annie Kriegel.
Ainsi, et comme il se doit, le devoir de vérité servira
le devoir de mémoire.